La vie des abeilles : Maurice Maeterlinck

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Title: La vie des abeilles
Author: Maurice Maeterlinck
Release Date: January 8, 2012 [EBook #38527]
Language: French
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ABEILLES ***
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LA VIE DES ABEILLES par MAURICE MAETERLINCK
PARIS
BIBLIOTHÈQUE-CHARPENTIER
EUGÈNE FASQUELLE, ÉDITEUR
11, RUE DE GRENELLE, 11
1901
A MON AMI
ALFRED SUTRO
Table
LIVRE PREMIER
AU SEUIL DE LA RUCHE
AU SEUIL DE LA RUCHE
I
Je n’ai pas l’intention d’écrire un traité d’apiculture ou de l’élevage des abeilles. Tous les pays civilisés en possèdent d’excellents qu’il est inutile de refaire. La  France a ceux de Dadant, de Georges de Layens et Bonnier, de Bertrand, de Hamet, de Weber, de Clément, de l’abbé Collin, etc. Les pays de langue anglaise ont Langstroth, Bevan, Cook, Cheshire, Cowan, Root et leurs disciples.
L’Allemagne a Dzierzon, Van Berlepsch, Pollmann, Vogel
et bien d’autres.
Il ne s’agit pas davantage d’une monographie scientifique de l’apis mellifica, ligustica, fasciata, etc., ni d’un recueil d’observations ou d’études nouvelles. Je ne dirai presque rien qui ne soit connu de tous ceux qui ont quelque peu pratiqué les abeilles. Afin de ne pas alourdir ce travail, j’ai réservé pour un ouvrage plus technique un certain nombre d’expériences et d’observations que j’ai faites durant mes vingt années d’apiculture et qui sont d’un intérêt trop limité et trop spécial. Je veux parler simplement des « blondes avettes » de Ronsard, comme on parle, à ceux qui ne le connaissent point, d’un objet qu’on connaît et qu’on aime.
Je ne compte pas orner la vérité ni substituer, selon le juste reproche que Réaumur a fait à tous ceux qui se sont occupés avant lui de nos mouches à miel, un merveilleux complaisant et imaginaire au merveilleux réel. Il y a beaucoup de merveilleux dans la ruche, ce n’est pas une raison pour y en ajouter. Du reste, voici longtemps que j’ai renoncé à chercher en ce monde une merveille plus intéressante et plus belle que la vérité ou du moins que l’effort de l’homme pour la connaître. Ne nous évertuons point à trouver la grandeur de la vie dans les choses incertaines. Toutes les choses très certaines sont très grandes et nous n’avons jusqu’ici fait le tour d’aucune
d’elles. Je n’avancerai donc rien que je n’aie vérifié moimême, ou qui ne soit tellement admis par les classiques de l’apidologie que toute vérification en devenait oiseuse. Ma part se bornera à présenter les faits d’une manière aussi exacte, mais un peu plus vive, à les mêler de quelques réflexions plus développées et plus libres, à les grouper d’une façon un peu plus harmonieuse qu’on ne le peut faire dans un guide, dans un manuel pratique ou dans une monographie scientifique. Qui aura lu ce livre ne sera pas en état de conduire une ruche, mais connaîtra à peu près tout ce qu’on sait de certain, de curieux, de profond et d’intime sur ses habitants. Ce n’est guère, au prix de ce qui reste à apprendre. Je passerai sous silence toutes les traditions erronées qui forment encore à la campagne et dans beaucoup d’ouvrages la fable de l’apier. Quand il y aura doute, désaccord, hypothèse, quand j’arriverai à l’inconnu, je le déclarerai loyalement. Vous verrez que nous nous arrêterons souvent devant l’inconnu. Hors les grands actes sensibles de leur police et de leur activité, on ne sait rien de bien précis sur les fabuleuses filles d’Aristée. A mesure qu’on les cultive, on apprend à ignorer davantage les profondeurs de leur existence réelle, mais c’est une façon d’ignorer déjà meilleure que l’ignorance inconsciente et satisfaite qui fait le fond de notre science de la vie; et c’est probablement tout ce que l’homme peut se flatter d’apprendre en ce monde.
Existait-il un travail analogue sur l’abeille? Pour moi, bien que je croie avoir lu à peu près tout ce qu’on a écrit sur elle, je ne connais guère dans ce genre que le chapitre que lui réserve Michelet à la fin de l’Insecte, et l’essai que lui consacre Ludwig Büchner, le célèbre auteur de Force et Matière, dans son Geistes Leben der Thiere[1]. Michelet a à peine effleuré le sujet; quant à Büchner, son étude est
assez complète, mais, à lire les affirmations hasardeuses, les traits légendaires, les on-dit dès longtemps rejetés qu’il rapporte, je le soupçonne de n’être pas sorti de sa bibliothèque pour interroger ses héroïnes, et de n’avoir
jamais ouvert une seule des centaines de ruches
bruissantes et comme enflammées d’ailes qu’il faut violer
avant que notre instinct s’accorde à leur secret, avant d’être
imprégné de l’atmosphère, du parfum, de l’esprit, du
mystère des vierges laborieuses. Cela ne sent ni le miel ni
l’abeille, et cela a le défaut de beaucoup de nos livres
savants, dont les conclusions sont souvent préconçues et
dont l’appareil scientifique est formé d’une accumulation
énorme d’anecdotes incertaines et prises de toutes mains.
Du reste, je le rencontrerai rarement dans mon travail, car
nos points de départ, nos points de vue et nos buts sont
fort différents.
[1] On pourrait citer encore la monographie de Kirby et
Spence dans leur Introduction to Entomology, mais elle
est presque exclusivement technique.
II
La bibliographie de l’abeille. (Commençons par les livres
pour nous en débarrasser plus vite et aller à la source
même de ces livres) est des plus étendues. Dès l’origine,
ce petit être étrange, vivant en société, sous des lois
compliquées, et exécutant dans l’ombre des ouvrages
prodigieux, attira la curiosité de l’homme. Aristote, Caton,
Varron, Pline, Collumelle, Palladius, s’en sont occupés,
sans parler du philosophe Aristomachus qui, au dire de
Pline, les observa durant cinquante-huit ans, et de
Phyliscus de Thasos, qui vécut dans les lieux déserts pour
ne plus voir qu’elles, et fut surnommé «le Sauvage». Mais
c’est là plutôt la légende de l’abeille, et tout ce qu’on en
peut tirer, c’est-à-dire presque rien, se trouve résumé dans
le quatrième chant des Géorgiques de Virgile.
Son histoire ne commence qu’au XVIIe siècle avec les
découvertes du grand savant hollandais Swammerdam. Il
convient cependant d’ajouter ce détail peu connu; c’est
qu’avant Swammerdam un naturaliste flamand, Clutius,
avait affirmé certaines vérités importantes, entre autres
que la reine est la mère unique de tout son peuple et qu’elle
possède les attributs des deux sexes; mais il ne les avait
pas prouvées. Swammerdam inventa les véritables
méthodes d’observation scientifique, créa le microscope,
imagina les injections conservatrices, disséqua le premier
les abeilles, précisa définitivement, par la découverte des
ovaires et de l’oviducte, le sexe de la reine qu’on avait crue
roi jusqu’alors, et du coup, éclaira d’un rayon inattendu
toute la politique de la ruche en la fondant sur la maternité.
Il traça enfin des coupes et dessina des planches si
parfaites qu’elles servent encore aujourd’hui à illustrer plus
d’un traité d’apiculture. Il vivait dans le grouillant et trouble
Amsterdam d’alors, y regrettant «la douce vie de la
campagne» et mourut à quarante-trois ans, épuisé de
travail. En un style pieux et précis, où de beaux élans
simples d’une foi qui craint de chanceler rapportent tout à
la gloire du Créateur, il consigna ses observations dans
son grand ouvrage Bybel der Natuure, que le docteur
Boerhave, un siècle plus tard, fit traduire du néerlandais en
latin, sous le titre de Biblia naturæ (Leyde, 1737).
Vint ensuite Réaumur, qui, fidèle aux mêmes méthodes, fit
une foule d’expériences et d’observations curieuses dans
ses jardins de Charenton, et réserva aux abeilles un
volume entier de ses Mémoires pour servir à l’histoire des
insectes. On peut le lire avec fruit et sans ennui. Il est clair,
direct, sincère, et non dénué d’un certain charme un peu
bourru et un peu sec, il s’attacha surtout à détruire nombre
d’erreurs anciennes, en répandit quelques nouvelles,
démêla en partie la formation des essaims, le régime
politique des reines, en un mot trouva plusieurs vérités
difficiles, et mit sur la trace de beaucoup d’autres. Il
consacra notamment de sa science, les merveilles de
l’architecture de la ruche, et tout ce qu’il en dit n’a pas été
mieux dit. On lui doit aussi l’idée des ruches vitrées, qui,
perfectionnées depuis, ont mis à nu toute la vie privée de
ces farouches ouvrières qui commencent leur [oe]uvre
dans la lumière éblouissante du soleil, mais ne la
couronnent que dans les ténèbres. Pour être complet, je
devrais encore citer les recherches et les travaux, un peu
postérieurs, de Charles Bonnet et de Schirach (qui résolut
l’énigme de de l’oeuf royal); mais je me borne aux grandes
lignes et j’arrive à François Huber, le maître et le classique
de la science apicole d’aujourd’hui.
Huber, né à Genève en 1750, devint aveugle dans sa
première jeunesse. Intéressé d’abord par les expériences
de Réaumur, qu’il voulait contrôler, il se passionne bientôt
pour ces recherches et, avec l’aide d’un domestique
intelligent et dévoué, François Burnens, il voue sa vie
entière à l’étude de l’abeille. Dans les annales de la
souffrance et des victoires humaines, rien n’est touchant et
plein de bons conseils comme l’histoire de cette patiente
collaboration où l’un, qui ne percevait qu’une lueur
immatérielle, guidait, par l’esprit, les mains et les regards
de l’autre qui jouissait de la lumière réelle, où celui qui, à ce
qu’on assure, n’avait jamais vu de ses propres yeux un
rayon de miel, à travers le voile de ces yeux morts qui
doublait pour lui l’autre voile dont la nature enveloppe toute
chose, surprenait les secrets les plus profonds du génie qui
formait ce rayon de miel invisible, comme pour nous
apprendre qu’il n’est point d’état où nous devions renoncer
à espérer et à chercher la vérité. Je n’énumérerai pas ce
que la science apicole doit à Huber, j’aurai plus tôt fait de
dire ce qu’elle ne lui doit point. Ses Nouvelles
observations sur les abeilles, dont le premier volume fut
écrit en 1789 sous forme de lettres à Charles Bonnet, et
dont le second ne parut que vingt ans plus tard, sont
restées le trésor abondant et sûr où vont puiser tous les
apidologues. Certes, on y trouve quelques erreurs,
quelques vérités imparfaites; depuis son livre on a
beaucoup ajouté à la micrographie, à la culture pratique
des abeilles, au maniement des reines, etc., mais on n’a pu
démentir ou prendre en défaut une seule de ses
observations principales qui demeurent intactes dans notre
expérience actuelle, et à sa base.
III
Après les révélations de Huber, il y a quelques années de
silence; mais bientôt Dzierzon, curé de Carlsmark (en
Silésie), découvre la parthénogenèse, c’est-à-dire la
parturition virginale des reines, et imagine la première
ruche à rayons mobiles, grâce à laquelle l’apiculteur pourra
dorénavant prélever sa part sur la récolte de miel, sans
mettre à mort ses meilleures colonies et sans anéantir en
un instant le travail de toute une année. Cette ruche, encore
très imparfaite, est magistralement perfectionnée par
Langstroth, qui invente le cadre mobile proprement dit,
propagé en Amérique avec un succès extraordinaire. Root,
Quinby, Dadant, Cheshire, de Layens, Cowan, Heddon,
Howard, etc., y apportent encore quelques améliorations
précieuses. Mehring, pour épargner aux abeilles
l’élaboration de la cire et la construction de magasins qui
leur coûtent beaucoup de miel et le meilleur de leur temps,
a l’idée de leur offrir des rayons de cire mécaniquement
gaufrés, qu’elles acceptent aussitôt et approprient à leurs
besoins. De Hruschka trouve le Smélatore, qui, par
l’emploi de la force centrifuge, permet d’extraire le miel
sans briser les rayons, etc. En peu d’années, la routine de
l’apiculture est rompue. La capacité et la fécondité des
ruches sont triplées. De vastes et productifs ruchers se
fondent de tous côtés. A partir de ce moment prennent fin
l’inutile massacre des cités les plus laborieuses et
l’odieuse sélection à rebours qui en était la conséquence.
L’homme devient véritablement le maître des abeilles,
maître furtif et ignoré, dirigeant tout sans donner d’ordre, et
obéi sans être reconnu. Il se substitue aux destins des
saisons. Il répare les injustices de l’année. Il réunit les
républiques ennemies. Il égalise les richesses. Il augmente
ou restreint les naissances. Il règle la fécondité de la reine.
Il la détrône et la remplace après un consentement difficile
que son habileté extorque d’un peuple qui s’affole au
soupçon d’une intervention inconcevable. Il viole
pacifiquement, quand il le juge utile, le secret des
chambres sacrées et toute la politique retorse et
prévoyante du gynécée royal. Il dépouille cinq ou six fois de
suite du fruit de leur travail les soeurs du bon couvent
infatigable, sans les blesser, sans les décourager et sans
les appauvrir. Il proportionne les entrepôts et les greniers
de leurs demeures à la moisson de fleurs que le printemps
répand, dans sa hâte inégale, au penchant des collines. Il
les oblige de réduire le nombre fastueux des amants qui
attendent la naissance des princesses. En un mot, il en fait
ce qu’il veut et en obtient ce qu’il demande, pourvu que sa
demande se soumette à leurs vertus et à leurs lois car, à
travers les volontés du dieu inattendu qui s’est emparé
d’elles,—trop vaste pour être discerné et trop étranger pour
être compris,—elles regardent plus loin que ne regarde ce
dieu même, et ne songent qu’à accomplir, dans une
abnégation inébranlée, le devoir mystérieux de leur race.
IV
Maintenant que les livres nous ont dit ce qu’ils avaient
d’essentiel à nous dire, sur une histoire fort ancienne,
quittons la science acquise par les autres pour aller voir de
nos propres yeux les abeilles. Une heure au milieu du
rucher nous montrera des choses peut-être moins précises
mais infiniment plus vivantes et plus fécondes.
Je n’ai pas encore oublié le premier rucher que je vis, où
j’appris à aimer les abeilles. C’était, voilà des années,
dans un gros village de cette Flandre Zélandaise, si nette
et si gracieuse, qui, plus que la Zélande même, miroir
concave de la Hollande, a concentré le goût des couleurs
vives, et caresse des yeux, comme de jolis et graves
jouets, ses pignons, ses tours et ses chariots enluminés,
ses armoires et ses horloges qui reluisent au fond des
corridors, ses petits arbres alignés le long des quais et des
canaux, dans l’attente, semble-t-il, d’une cérémonie
bienfaisante et naïve, ses barques et ses coches d’eau aux
poupes ouvragées; ses portes et ses fenêtres pareilles à
des fleurs, ses écluses irréprochables, ses ponts-levis
minutieux et versicolores, ses maisonnettes vernissées
comme des poteries harmonieuses et éclatantes d’où
sortent des femmes en forme de sonnettes et parées d’or
et d’argent pour aller traire les vaches en des prés entourés
de barrières blanches, ou étendre le linge sur le tapis
découpé en ovales et en losanges et méticuleusement vert,
de pelouses fleuries.
Une sorte de vieux sage, assez semblable au vieillard de
Virgile,
« Homme égalant les rois, homme approchant des
dieux,
Et comme ces derniers satisfait et tranquille »,
aurait dit La Fontaine, s’était retiré là, où la vie semblerait
plus étroite qu’ailleurs, s’il était possible de rétrécir
réellement la vie. Il y avait élevé son refuge, non dégoûté,—
car le sage ne connaît point les grands dégoûts,—mais un
peu las d’interroger les hommes qui répondent moins
simplement que les animaux et les plantes aux seules
questions intéressantes que l’on puisse poser à la nature et
aux lois véritables. Tout son bonheur, de même que celui
du philosophe scythe, consistait aux beautés d’un jardin, et
parmi ces beautés la mieux aimée et la plus visitée était un
rucher, composé de douze cloches de paille qu’il avait
peintes, les unes de rose vif, les autres de jaune clair, la
plupart d’un bleu tendre, car il avait observé, bien avant les
expériences de sir John Lubbock, que le bleu est la couleur
préférée des abeilles. Il avait installé ce rucher contre le
mur blanchi de la maison, dans l’angle que formait une de
ces savoureuses et fraîches cuisines hollandaises aux
dressoirs de faïence où étincelaient les étains et les
cuivres, qui, par la porte ouverte, se reflétaient dans un
canal paisible. Et l’eau, chargée d’images familières, sous
un rideau de peupliers, guidait les regards jusqu’au repos
d’un horizon de moulins et de prés.
En ce lieu, comme partout où on les pose, les ruches
avaient donné aux fleurs, au silence, à la douceur de l’air,
aux rayons du soleil, une signification nouvelle. On y
touchait en quelque sorte au but en fête de l’été. On s’y
reposait au carrefour étincelant où convergent et d’où
rayonnent les routes aériennes que parcourent de l’aube au
crépuscule, affairés et sonores, tous les parfums de la
campagne. On y venait entendre l’âme heureuse et visible,
la voix intelligente et musicale, le foyer d’allégresse des
belles heures du jardin. On y venait apprendre, à l’école
des abeilles, les préoccupations de la nature toutepuissante,
les rapports lumineux des trois règnes,
l’organisation inépuisable de la vie, la morale du travail
ardent et désintéressé, et, ce qui est aussi bon que la
morale du travail, les héroïques ouvrières y enseignaient
encore à goûter la saveur un peu confuse du loisir, en
soulignant, pour ainsi dire, des traits de feu de leurs mille
petites ailes, les délices presque insaisissables de ces
journées immaculées qui tournent sur elles-mêmes dans
les champs de l’espace, sans nous apporter rien qu’un
globe transparent, vide de souvenirs comme un bonheur
trop pur.
V
Afin de suivre aussi simplement que possible l’histoire
annuelle de la ruche, nous en prendrons une qui se réveille
au printemps et se remet au travail, et nous verrons se
dérouler dans leur ordre naturel les grands épisodes de la
vie de l’abeille, à savoir: la formation et le départ de
l’essaim, la fondation de la cité nouvelle, la naissance, les
combats et le vol nuptial des jeunes reines, le massacre
des mâles et le retour du sommeil de l’hiver. Chacun de
ces épisodes apportera de lui-même tous les
éclaircissements nécessaires sur les lois, les particularités,
les habitudes, les événements qui le provoquent ou
l’accompagnent, en sorte qu’au bout de l’année apicole, qui
est brève et dont l’activité ne s’étend guère que d’avril à la
fin de septembre, nous aurons rencontré tous les mystères
de la maison du miel. Pour l’instant, avant que de l’ouvrir et
d’y jeter un coup d’oeil général, il suffit de savoir qu’elle se
compose d’une reine, mère de tout son peuple; de milliers
d’ouvrières ou neutres, femelles incomplètes et stériles, et
enfin de quelques centaines de mâles, parmi lesquels sera
choisi l’époux unique et malheureux de la souveraine future
que les ouvrières éliront après le départ plus ou moins
volontaire de la mère régnante.
VI
La première fois qu’on ouvre une ruche, on éprouve un peu
de l’émotion qu’on aurait à violer un objet inconnu et peutêtre
plein de surprises redoutables, un tombeau par
exemple. Il y a autour des abeilles une légende de
menaces et de périls. Il y a le souvenir énervé de ces
piqûres qui provoquent une douleur si spéciale qu’on ne
sait trop à quoi la comparer, une aridité fulgurante, diraiton,
une sorte de flamme du désert qui se répand dans le
membre blessé; comme si nos filles du soleil avaient
extrait des rayons irrités de leur père, un venin éclatant
pour défendre plus efficacement les trésors de douceur
qu’elles tirent de ses heures bienfaisantes.
Il est vrai qu’ouverte sans précaution par quelqu’un qui ne
connaît ni ne respecte le caractère et les moeurs de ses
habitantes, la ruche se transforme à l’instant en un buisson
ardent de colère et d’héroïsme. Mais rien ne s’acquiert plus
vite que la petite habileté nécessaire pour la manier
impunément. Il suffit d’un peu de fumée projetée à propos,
de beaucoup de sang-froid et de douceur, et les ouvrières
bien armées se laissent dépouiller sans penser à tirer
l’aiguillon. Elles ne reconnaissent pas leur maître, comme
on l’a soutenu, elles ne craignent pas l’homme, mais à
l’odeur de la fumée, aux gestes lents qui parcourent leur
demeure sans les menacer, elles s’imaginent que ce n’est
pas d’une attaque ou d’un grand ennemi contre lequel il soit
possible de se défendre, qu’il s’agit, mais d’une force ou
d’une catastrophe naturelle à laquelle il convient de se
soumettre. Au lieu de lutter vainement, et pleines d’une
prévoyance qui se trompe parce qu’elle regarde trop loin,
elles veulent du moins sauver l’avenir et se jettent sur les
réserves de miel pour y puiser et pour cacher en ellesmêmes
de quoi fonder ailleurs, n’importe où et aussitôt,
une cité nouvelle, si l’ancienne est détruite, ou qu’elles
soient forcées de l’abandonner.
VII
Le profane devant qui l’on ouvre une ruche d’observation[1],
est d’abord assez déçu. On lui avait affirmé que ce coffret
de verre renfermait une activité sans exemple, un nombre
infini de lois sages, une somme étonnante de génie, de
mystères, d’expérience, de calculs, de sciences,
d’industries diverses, de prévisions, de certitudes,
d’habitudes intelligentes, de sentiments et de vertus
étranges. Il n’y découvre qu’un amas confus de petites
baies roussâtres, assez semblables à des grains de café
torréfié, ou à des raisins secs agglomérés contre les vitres.
Ces pauvres baies sont plus mortes que vives, ébranlées
de mouvements lents, incohérents et incompréhensibles. Il
ne reconnaît pas les admirables gouttes de lumière, qui
tout à l’heure se déversaient et rejaillissaient sans relâche
dans l’haleine animée, pleine de perles et d’or, de mille
calices épanouis.
Elles grelottent dans les ténèbres. Elles étouffent dans une
foule transie; on dirait des prisonnières malades ou des
reines déchues qui n’eurent qu’une seconde d’éclat parmi
les fleurs illuminées du jardin, pour rentrer bientôt dans la
misère honteuse de leur morne demeure encombrée.
Il en est d’elles comme de toutes les réalités profondes. Il
faut apprendre à les observer. Un habitant d’une autre
planète, qui verrait les hommes aller et venir presque
insensiblement par les rues, se tasser autour de certains
édifices ou sur certaines places, attendre on ne sait quoi,
sans mouvement apparent, au fond de leurs demeures, en
conclurait aussi qu’ils sont inertes et misérables. Ce n’est
qu’à la longue qu’on démêle l’activité multiple de cette
inertie.
En vérité, chacune de ces petites baies à peu près
immobiles travaille sans répit et exerce un métier différent.
Aucune ne connaît le repos, et celles, par exemple, qui
semblent les plus endormies et pendent contre les vitres en
grappes mortes, ont la tâche la plus mystérieuse et la plus
fatigante; elles forment et sécrètent la cire. Mais nous
rencontrerons bientôt le détail de cette activité unanime.
Pour l’instant, il suffit d’appeler l’attention sur le trait
essentiel de la nature de l’abeille qui explique
l’entassement extraordinaire de ce travail confus. L’abeille
est avant tout, et encore plus que la fourmi, un être de foule.
Elle ne peut vivre qu’en tas. Quand elle sort de la ruche si
encombrée qu’elle doit se frayer à coups de tête un
passage à travers les murailles vivantes qui l’enserrent, elle
sort de sont élément propre. Elle plonge un moment dans
l’espace plein de fleurs, comme le nageur plonge dans
l’océan plein de perles, mais sous peine de mort il faut qu’à
intervalles réguliers elle revienne respirer la multitude, de
même que le nageur revient respirer l’air. Isolée, pourvue
de vivres abondants et dans la température la plus
favorable, elle expire au bout de quelques jours, non de
faim ou de froid, mais de solitude. L’accumulation, la cité,
dégage pour elle un aliment invisible aussi indispensable
que le miel. C’est à ce besoin qu’il faut remonter pour fixer
l’esprit des lois de la ruche. Dans la ruche, l’individu n’est
rien, il n’a qu’une existence conditionnelle, il n’est qu’un
moment indifférent, un organe ailé de l’espèce. Toute sa
vie est un sacrifice total à l’être innombrable et perpétuel
dont il fait partie. Il est curieux de constater qu’il n’en fut pas
toujours ainsi. On retrouve encore aujourd’hui parmi les
hyménoptères mellifères, tous les états de la civilisation
progressive de notre abeille domestique. Au bas de
l’échelle, elle travaille seule, dans la misère; souvent elle ne
voit même pas sa descendance (les Prosopis, les
Collètes, etc.), parfois elle vit au milieu de l’étroite famille
annuelle qu’elle crée (les Bourdons). Elle forme ensuite des
associations temporaires (les Panurgues, les Dasypodes,
les Halictes, etc.), pour arriver enfin, de degrés en degrés,
à la société à peu près parfaite mais impitoyable de nos
ruches, où l’individu est entièrement absorbé par la
république, et où la république à son tour est régulièrement
sacrifiée à la cité abstraite et immortelle de l’avenir.
[1] On appelle ruche d’observation, une ruche vitrée
munie de rideaux noirs ou de volets. Les meilleures ne
renferment qu’un seul rayon, ce qui permet de l’observer
sur ses deux faces. Ou peut, sans danger et sans
inconvénient, installer ces ruches, pourvues d’une issue
extérieure, dans un salon, une bibliothèque, etc. Les
abeilles qui habitent celle qui se trouve à Paris, dans
mon cabinet de travail, récoltent dans le désert de pierre
de la grande ville, de quoi vivre et prospérer.
VIII
Ne nous hâtons pas de tirer de ces faits des conclusions
applicables à l’homme. L’homme a la faculté de ne pas se
soumettre aux lois de la nature; et, de savoir s’il a tort ou
raison d’user de cette faculté, c’est le point le plus grave et
le moins éclairci de sa morale. Mais il n’en est pas moins
intéressant de surprendre la volonté de la nature dans un
monde différent. Or, dans l’évolution des hyménoptères, qui
sont immédiatement après l’homme les habitants de ce
globe les plus favorisés sous le rapport de l’intelligence,
cette volonté paraît très nette. Elle tend visiblement à
l’amélioration de l’espèce, mais elle montre en même
temps qu’elle ne la désire ou ne peut l’obtenir qu’au
détriment de la liberté, des droits et du bonheur propres de
l’individu. A mesure que la société s’organise et s’élève, la
vie particulière de chacun de ses membres voit décroître
son cercle. Dès qu’il y a progrès quelque part, il ne résulte
que du sacrifice de plus en plus complet de l’intérêt
personnel, au général. Il faut d’abord que chacun renonce à
des vices, qui sont des actes d’indépendance. Ainsi, à
l’avant-dernier degré de la civilisation apique se trouvent
les bourdons, qui sont encore semblables à nos
anthropophages. Les ouvrières adultes rôdent sans cesse
autour des oeufs pour les dévorer, et la mère est obligée de
les défendre avec acharnement, il faut ensuite que chacun,
après s’être débarrassé des vices les plus dangereux,
acquière un certain nombre de vertus de plus en plus
pénibles. Les ouvrières des bourdons par exemple ne
songent pas à renoncer à l’amour, au lieu que notre abeille
domestique vit dans une chasteté perpétuelle. Bientôt, du
reste, nous verrons tout ce qu’elle abandonne en échange
du bien-être, de la sécurité, de la perfection architecturale,
économique et politique de la ruche, et nous reviendrons
sur l’étonnante évolution des hyménoptères, dans le
chapitre consacré au progrès de l’espèce.
LIVRE II
L’ESSAIM
I
Les abeilles de la ruche que nous avons choisie ont donc
secoué la torpeur de l’hiver. La reine s’est remise à pondre
dès les premiers jours de février. Les ouvrières ont visité
les anémones, les pulmonaires, les ajoncs, les violettes, les
saules, les noisetiers. Puis le printemps a envahi la terre;
les greniers et les caves débordent de miel et de pollen,
des milliers d’abeilles naissent chaque jour. Les mâles,
gros et lourds, sortent de leurs vastes cellules, parcourent
les rayons, et l’encombrement de la cité trop prospère
devient tel que, le soir, à leur retour des fleurs, des
centaines de travailleuses attardées ne trouvent plus à se
loger et sont obligées de passer la nuit sur le seuil, où le
froid les décime.
Une inquiétude ébranle tout le peuple, et la vieille reine
s’agite. Elle sent qu’un destin nouveau se prépare. Elle a
fait religieusement son devoir de bonne créatrice, et
maintenant, du devoir accompli sortent la tristesse et la
tribulation. Une force invincible menace son repos; il va
falloir bientôt quitter la ville où elle règne. Et pourtant cette
ville, c’est son oeuvre, et c’est elle tout entière.—Elle n’en
est pas la reine au sens où nous l’entendrions parmi les
hommes. Elle n’y donne point d’ordres, et s’y trouve
soumise, comme le dernier de ses sujets, à cette
puissance masquée et souverainement sage que nous
appellerons, en attendant que nous essayions de découvrir
où elle réside, « l’esprit de la ruche ». Mais elle en est la
mère et l’unique organe de l’amour. Elle l’a fondée dans
l’incertitude et la pauvreté. Sans cesse elle l’a repeuplée de
sa substance, et tous ceux qui l’animent, ouvrières, mâles,
larves, nymphes, et les jeunes princesses dont la
naissance prochaine va précipiter son départ et dont l’une
lui succède déjà dans la pensée immortelle de
l’Espèce,&&&& sont sortis de ses flancs.
II
« L’esprit de la ruche », où est-il, en qui s’incarne-t-il? Il n’est
pas semblable à l’instinct particulier de l’oiseau, qui sait
bâtir son nid avec adresse et chercher d’autres cieux
quand le jour de l’émigration reparaît. Il n’est pas davantage
une sorte d’habitude machinale de l’espèce, qui ne
demande aveuglément qu’à vivre et se heurte à tous les
angles du hasard sitôt qu’une circonstance imprévue
dérange la série des phénomènes accoutumés. Au
contraire, il suit pas à pas les circonstances toutespuissantes,
comme un esclave intelligent et preste, qui sait
tirer parti des ordres les plus dangereux de son maître.
Il dispose impitoyablement, mais avec discrétion, et
comme soumis à quelque grand devoir, des richesses, du
bonheur, de la liberté, de la vie de tout un peuple ailé. Il
règle jour par jour le nombre des naissances et le met
strictement en rapport avec celui des fleurs qui illuminent la
campagne. Il annonce à la reine sa déchéance ou la
nécessité de son départ, la force de mettre au monde ses
rivales, élève royalement celles-ci, les protège contre la
haine politique de leur mère, permet ou défend, selon la
générosité des calices multicolores, l’âge du printemps et
les dangers probables du vol nuptial, que la première née
d’entre les princesses vierges aille tuer dans leur berceau
ses jeunes soeurs qui chantent le chant des reines.
D’autres fois, quand la saison s’avance, que les heures
fleuries sont moins longues, pour clore l’ère des révolutions
et hâter la reprise du travail, il ordonne aux ouvrières
mêmes de mettre à mort toute la descendance impériale.
Cet esprit est prudent et économe, mais non pas avare. Il
connaît, apparemment, les lois fastueuses et un peu folles
de la nature en tout ce qui touche à l’amour. Aussi, durant
les jours abondants de l’été, tolère-t-il—car c’est parmi eux
que la reine qui va naître choisira son amant—la présence
encombrante de trois ou quatre cents mâles étourdis,
maladroits, inutilement affairés, prétentieux, totalement et
scandaleusement oisifs, bruyants, gloutons, grossiers,
malpropres, insatiables, énormes. Mais la reine fécondée,
les fleur s’ouvrant plus tard et se fermant plus tôt, un matin,
froidement, il décrète leur massacre général et simultané.
Il règle le travail de chacune des ouvrières. Selon leur âge,
il distribue leur besogne aux nourrices qui soignent les
larves et les nymphes, aux dames d’honneur qui pourvoient
à l’entretien de la reine et ne la perdent pas de vue, aux
ventileuses qui du battement de leurs ailes aèrent,
rafraîchissent ou réchauffent la ruche, et hâtent
l’évaporation du miel trop chargé d’eau, aux architectes,
aux maçons, aux cirières, aux sculpteuses qui font la chaîne
et bâtissent les rayons, aux bulineuses qui vont chercher
dans la campagne le nectar des fleurs qui deviendra le
miel, le pollen qui est la nourriture des larves et des
nymphes, la propolis qui sert à calfeutrer et à consolider les
édifices de la cité, l’eau et le sel nécessaires à la jeunesse
de la nation. Il impose leur tâche aux chimistes, qui
assurent la conservation du miel en y instillant à l’aide de
leur dard une goutte d’acide formique, aux operculeuses
qui scellent les alvéoles dont le trésor est mûr, aux
balayeuses qui maintiennent la propreté méticuleuse des
rues et des places publiques, aux nécrophores qui
emportent au loin les cadavres aux amazones du corps de
garde qui veillent nuit et jour à la sécurité du seuil,
interrogent les allants et venants, reconnaissent les
adolescentes à leur première sortie, effarouchent les
vagabonds, les rôdeurs, les pillards, expulsent les intrus,
attaquent en masse les ennemis redoutables, et s’il le faut,
barricadent l’entrée.
Enfin, c’est « l’esprit de la ruche » qui fixe l’heure du grand
sacrifice annuel au génie de l’espèce,—je veux dire
l’essaimage,—où un peuple entier, arrivé au faîte de sa
prospérité et de sa puissance, abandonne soudain à la
génération future toutes ses richesses, ses palais, ses
demeures et le fruit de ses peines, pour aller chercher au
loin l’incertitude et le dénuement d’une patrie nouvelle.
Voilà un acte qui, conscient ou non, passe certainement la
morale humaine. Il ruine parfois, il appauvrit toujours, il
disperse à coup sûr la ville bienheureuse pour obéir à une
loi plus haute que le bonheur de la cité. Où se formule-telle,
cette loi, qui, nous le verrons tout à l’heure, est loin
d’être fatale et aveugle comme on le croit? Où, dans quelle
assemblée, dans quel conseil, dans quelle sphère
commune, siège-t-il, cet esprit auquel tous se soumettent,
et crut est lui-même soumis à un devoir héroique et à une
raison toujours tournée vers l’avenir?
Il en est de nos abeilles comme de la plupart des choses
de ce monde; nous observons quelques-unes de leurs
habitudes, nous disons: elles font ceci, travaillent de cette
façon, leurs reines naissent ainsi, leurs ouvrières restent
vierges, elles essaiment à telle époque. Nous croyons les
connaître et n’en demandons pas davantage. Nous les
regardons se hâter de fleurs en fleurs; nous observons le
va-et-vient frémissant de la ruche; cette existence nous
semble bien simple, et bornée comme les autres aux
soucis instinctifs de la nourriture et de la reproduction. Mais
que l’oeil s’approche et tâche de se rendre compte, et voilà
la complexité effroyable des phénomènes les plus naturels,
l’énigme de l’intelligence, de la volonté, des destinées, du
but, des moyens et des causes, l’organisation
incompréhensible du moindre acte de vie.
III
Donc, dans notre ruche, l’essaimage, la grande immolation
aux dieux exigeants de la race, se prépare. Obéissant à
l’ordre de «l’esprit» qui nous semble assez peu, explicable,
attendu qu’il est exactement contraire à tous les instincts et
à tous les sentiments de notre espèce, soixante à soixantedix-
mille abeilles sur les quatre-vingts ou quatre-vingt-dix
mille de la population totale, vont abandonner à l’heure
prescrite la cité maternelle. Elles ne partiront point dans un
moment d’angoisse, elles ne fuiront pas, dans une
résolution subite et effarée, une patrie dévastée par la
famine, la guerre ou la maladie. Non, l’exil est longuement
médité et l’heure favorable patiemment attendue. Si la
ruche est pauvre, éprouvée par les malheurs de la famille
royale, les intempéries, le pillage, elles ne l’abandonnent
point. Elles ne la quittent qu’à l’apogée de son bonheur,
lorsque, après le travail forcené du printemps, l’immense
palais de cire aux cent vingt mille cellules bien rangées
regorge de miel nouveau et de cette farine d’arc-en-ciel
qu’on appelle «le pain des abeilles» et qui sert à nourrir les
larves et les nymphes.
Jamais la ruche n’est plus belle qu’à la veille de la
renonciation héroïque. C’est pour elle l’heure sans égale,
animée, un peu fébrile, et cependant sereine, de
l’abondance et de l’allégresse plénières. Essayons de nous
la représenter, non pas telle que la voient les abeilles, car
nous ne pouvons nous imaginer de quelle façon magique
se reflètent les phénomènes dans les six ou sept mille
facettes de leurs yeux latéraux et dans le triple oeil
cyclopéen de leur front, mais telle que nous la verrions si
nous avions leur taille.
Du haut d’un dôme plus colossal que celui de Saint-Pierre
de Rome, descendent jusqu’au sol, verticales, multiples et
parallèles, de gigantesques murailles de cire, constructions
géométriques, suspendues dans les ténèbres et le vide, et
qu’on ne saurait, toutes proportions gardées, pour la
précision, la hardiesse et l’énormité, comparer à aucune
construction humaine.
Chacune de ces murailles, dont la substance est encore
toute fraîche, virginale, argentée, immaculée, odorante, est
formée de milliers de cellules et contient des vivres
suffisants pour nourrir le peuple entier durant plusieurs
semaines. Ici, ce sont les taches éclatantes, rouges,
jaunes, mauves et noires du pollen, ferments d’amour de
toutes les fleurs du printemps, accumulés dans les alvéoles
transparents. Tout autour, en longues et fastueuses
draperies d’or aux plis rigides et immobiles, le miel d’avril,
le plus limpide et le plus parfumé, repose déjà dans ses
vingt mille réservoirs fermés d’un sceau qu’on ne violera
qu’aux jours de suprême détresse. Plus haut, le miel de
mai mûrit encore dans ses cuves grandes ouvertes au bord
desquelles des cohortes vigilantes entretiennent un courant
d’air incessant. Au centre, et loin de la lumière dont les jets
de diamants pénètrent par l’unique ouverture, dans la partie
la plus chaude de la ruche, sommeille et s’éveille l’avenir.
C’est le domaine royal du «couvain» réservé à la reine et à
ses acolytes: environ dix mille demeures où reposent les
oeufs, quinze ou seize mille chambres occupées par les
larves, quarante mille maisons habitées par des nymphes
blanches que soignent des milliers de nourrices[1]. Enfin,
au saint des saints de ces limbes, les trois, quatre, six ou
douze palais clos, proportionnellement très vastes, des
princesses adolescentes, qui attendent leur heure,
enveloppées d’une sorte de suaire, immobiles et pâles,
étant nourries dans les ténèbres.
[1] Les chiffres que nous donnons ici sont
rigoureusement exacts. Ce sont ceux d’une forte ruche
en pleine prospérité.
IV
Or, au jour prescrit par «l’esprit de la ruche» une partie du
peuple, strictement déterminée suivant des lois immuables
et sûres, cède la place à ces espérances qui sont encore
sans forme. On laisse dans la ville endormie les mâles
parmi lesquels sera choisi l’amant royal, de très jeunes
abeilles qui soignent le couvain et quelques milliers
d’ouvrières qui continueront de butiner au loin, garderont le
trésor accumulé, et maintiendront les traditions morales de
la ruche. Car chaque ruche a sa morale particulière. On en
rencontre de très vertueuses et de très perverties, et
l’apiculteur imprudent peut corrompre tel peuple, lui faire
perdre le respect de la propriété d’autrui, l’inciter au pillage,
lui donner des habitudes de conquête et d’oisiveté qui le
rendront redoutable à toutes les petites républiques
d’alentour. Il suffit que l’abeille ait eu l’occasion d’éprouver
que le travail, au loin, parmi les fleurs de la campagne dont
il faut visiter des centaines pour former une goutte de miel,
n’est pas le seul ni le plus prompt moyen de s’enrichir, et
qu’il est plus facile de s’introduire en fraude dans les villes
mal gardées, ou de force dans celles qui sont trop faibles
pour se défendre. Elle perd bientôt la notion du devoir
éblouissant mais impitoyable qui fait d’elle l’esclave ailée
des corolles dans l’harmonie nuptiale de la nature, et il est
souvent malaisé de ramener au bien une ruche ainsi
dépravée.
V
Tout indique que ce n’est pas la reine, mais l’esprit de la
ruche qui décide l’essaimage. Il en est de cette reine
comme des chefs parmi les hommes; ils ont l’air de
commander, mais eux-mêmes obéissent à des ordres plus
impérieux et plus inexplicables que ceux qu’ils donnent à
qui leur est soumis.—Quand cet esprit a fixé le moment, il
faut que dès l’aurore, peut-être dès la veille ou l’avant-veille,
il ait fait connaître sa résolution, car, à peine le soleil a-t-il
bu les premières gouttes de rosée, qu’on remarque tout
autour de la ville bourdonnante une agitation inaccoutumée,
à laquelle l’apiculteur se trompe rarement. Parfois même
on dirait qu’il y a lutte, hésitation, recul. Il arrive en effet que
plusieurs jours de suite l’émoi doré et transparent s’élève et
s’apaise sans raison apparente. Un nuage, que nous ne
voyons pas, se forme-t-il, à cet instant, dans le ciel que les
abeilles voient, ou un regret dans leur intelligence?
Discute-t-on dans un conseil bruissant la nécessité du
départ? Nous n’en savons rien, pas plus que nous ne
savons de quelle façon l’esprit de la ruche apprend sa
résolution à la foule. S’il est certain que les abeilles
communiquent entre elles, on ignore si elles le font à la
manière des hommes. Ce bourdonnement parfumé de
miel, ce frémissement enivré des belles journées d’été, qui
est un des plus doux plaisirs de l’éleveur d’abeilles, ce
chant de fête du travail qui monte et qui descend tout
autour du rucher dans le cristal de l’heure, et qui semble le
murmure d’allégresse des fleurs épanouies, l’hymne de leur
bonheur, l’écho de leurs odeurs suaves, la voix des oeillets
blancs, du thym, des marjolaines, il n’est pas certain
qu’elles l’entendent. Elles ont cependant toute une gamme
de sons que nous-mêmes discernons et qui va de la félicité
profonde à la menace, à la colère, à la détresse; elles ont
l’ode de la reine, les refrains de l’abondance, les psaumes
de la douleur; elles ont enfin les longs et mystérieux cris de
guerre des princesses adolescentes dans les combats et
les massacres qui précèdent le vol nuptial. Est-ce une
musique de hasard qui n’effleure pas leur silence intérieur?
Toujours est-il qu’elles ne s’émeuvent pas des bruits que
nous produisons autour de la ruche, mais elles jugent peutêtre
que ces bruits ne sont pas de leur monde et n’ont
aucun intérêt pour elles. Il est vraisemblable que, de notre
côté, nous n’entendons qu’une minime partie de ce qu’elles
disent, et qu’elles émettent une foule d’harmonies que nos
organes ne sont pas faits pour percevoir. En tout cas, nous
verrons plus loin qu’elles savent s’entendre et se concerter
avec une rapidité parfois prodigieuse, et quand, par
exemple, le grand pilleur de miel, l’énorme Sphinx Atropos,
le papillon sinistre qui porte sur le dos une tête de mort,
pénètre dans la ruche au murmure d’une sorte d’incantation
irrésistible qui lui est propre, de proche en proche la
nouvelle circule et, des gardes de l’entrée aux dernières
ouvrières qui travaillent, là-bas, sur les derniers rayons, tout
le peuple tressaille.
VI
On a cru longtemps qu’en abandonnant les trésors de leur
royaume, pour s’élancer ainsi dans la vie incertaine, les
sages mouches à miel, si économes, si sobres, si
prévoyantes d’habitude, obéissaient à une sorte de folie
fatale, à une impulsion machinale, à une loi de l’espèce, à
un décret de la nature, à cette force qui pour tous les êtres
est cachée dans le temps qui s’écoule.
S’agit-il de l’abeille ou de nous-mêmes, nous appelons
fatal tout ce que nous ne comprenons pas encore. Mais
aujourd’hui, la ruche a livré deux ou trois de ses secrets
matériels, et on a constaté que cet exode n’est ni instinctif,
ni inévitable. Ce n’est pas une émigration aveugle, mais un
sacrifice qui paraît raisonné, de la génération présente à la
génération future. Il suffit que l’apiculteur détruise en leurs
cellules les jeunes reines encore inertes, et qu’en même
temps, si les larves et les nymphes sont nombreuses, il
agrandisse les entrepôts et les dortoirs de la nation: sur
l’heure, tout le tumulte improductif s’abat comme les
gouttes d’or d’une pluie obéissante, le travail habituel se
répand sur les fleurs, et, devenue indispensable, n’espérant
ou ne redoutant plus de successeur, rassurée sur l’avenir
de l’activité qui va naître, la vieille reine renonce à revoir
cette année la lumière du soleil. Elle reprend paisiblement,
dans les ténèbres, sa tâche maternelle qui consiste à
pondre, en suivant une spirale méthodique, de cellule en
cellule, sans en omettre une seule, sans s’arrêter jamais,
deux ou trois mille oeufs chaque jour.
Qu’y a-t-il de fatal en tout ceci que l’amour de la race
d’aujourd’hui pour la race de demain? Cette fatalité existe
aussi dans l’espèce humaine, mais sa puissance et son
étendue y sont moindres. Elle n’y produit jamais de ces
grands sacrifices totaux et unanimes. A quelle fatalité
prévoyante obéissons-nous qui remplace celle-ci? Nous
l’ignorons et ne connaissons point l’être qui nous regarde
comme nous regardons les abeilles.
VII
Mais l’homme ne trouble point l’histoire de la ruche que
nous avons choisie, et l’ardeur encore toute mouillée d’une
belle journée qui s’avance à pas tranquilles et déjà
rayonnants sous les arbres, hâte l’heure du départ. Du haut
en bas des corridors dorés qui séparent les murailles
parallèles, les ouvrières achèvent les préparatifs du
voyage. Et d’abord, chacune d’elles se charge d’une
provision de miel suffisante pour cinq ou six jours. De ce
miel qu’elles emportent, elles tireront, par une chimie qu’on
n’a pas encore clairement expliquée, la cire nécessaire
pour commencer immédiatement la construction des
édifices. Elles se munissent en outre d’une certaine
quantité de propolis, qui est une sorte de résine destinée à
mastiquer les fentes de la nouvelle demeure, à y fixer tout
ce qui branle, à en vernir toutes les parois, à en exclure
toute lumière, car elles aiment à travailler dans une
obscurité presque complète, où elles se dirigent à l’aide de
leurs yeux à facettes ou peut-être de leurs antennes, qu’on
suppose le siège d’un sens inconnu qui palpe et mesure
les ténèbres.
VIII
Elles savent donc prévoir les aventures de la journée la
plus dangereuse de leur existence. Aujourd’hui, en effet,
tout entières aux soucis et aux hasards peut-être
prodigieux du grand acte, elles n’auront pas le temps de
visiter les jardins et les prés, et demain, après-demain, il
est possible qu’il vente, qu’il pleuve, que leurs ailes se
glacent et que les fleurs ne s’ouvrent point. A défaut de
cette prévoyance, ce serait la famine et la mort. Nul ne
viendrait à leur secours et elles n’imploreraient le secours
de personne. De cité à cité elles ne se connaissent point et
ne s’aident jamais. Il arrive même que l’apiculteur installe la
ruche où il a recueilli la vieille reine et la grappe d’abeilles
qui l’entoure tout à côté de la demeure qu’elles viennent de
quitter. Quel que soit le désastre qui les frappe, on dirait
qu’elles en ont irrévocablement oublié la paix, la félicité
laborieuse, les énormes richesses et la sécurité, et toutes,
une à une, et jusqu’à la dernière, mourront de froid et de
faim autour de leur malheureuse souveraine, plutôt que de
rentrer dans la maison natale, dont la bonne odeur
d’abondance, qui n’est que le parfum de leur travail passé,
pénètre jusqu’à leur détresse.
IX
Voilà, dira-t-on, ce que ne feraient pas les hommes, un de
ces faits qui prouvent que, malgré les merveilles de cette
organisation, il il n’y a là ni intelligence ni conscience
véritables. Qu’en savons-nous? Outre qu’il est fort
admissible qu’il y ait en d’autres êtres une intelligence
d’une autre nature que la nôtre, et qui produise des effets
très différents sans être inférieurs, sommes-nous, tout en
ne sortant pas de notre petite paroisse humaine, si bons
juges des choses de l’esprit? Il suffit que nous voyions deux
ou trois personnes causer et s’agiter derrière une fenêtre,
sans entendre ce qu’elles disent, et déjà il nous est bien
difficile de deviner la pensée qui les mène. Croyez-vous
qu’un habitant de Mars ou de Vénus, qui, du haut d’une
montagne, verrait aller et venir par les rues et les places
publiques de nos villes, les petits points noirs que nous
sommes dans l’espace, se formerait au spectacle de nos
mouvements, de nos édifices, de nos canaux, de nos
machines, une idée exacte de notre intelligence, de notre
morale, de notre manière d’aimer, de penser, d’espérer, en
un mot, de l’être intime et réel que nous sommes? Il se
bornerait à constater quelques faits assez surprenants,
comme nous le faisons dans la ruche, et en tirerait
probablement des conclusions aussi incertaines, aussi
erronées que les nôtres.
En tout cas, il aurait bien du mal à découvrir dans «nos
petits points noirs» la grande direction morale, l’admirable
sentiment unanime qui éclate dans la ruche, «Où vont-ils?
se demanderait-il, après nous avoir observés durant des
années ou des siècles; que font-ils? quel est le lieu central
et le but de leur vie? obéissent-ils à quelque dieu? Je ne
vois rien qui conduise leurs pas. Un jour ils semblent édifier
et amasser de petites choses, et le lendemain les
détruisent et les éparpillent. Ils s’en vont et reviennent, ils
s’assemblent et se dispersent, mais on ne sait ce qu’ils
désirent. Ils offrent une foule de spectacles inexplicables.
On en voit, par exemple, qui ne font pour ainsi dire aucun
mouvement. On les reconnaît à leur pelage plus lustré;
souvent aussi ils sont plus volumineux que les autres. Ils
occupent des demeures dix ou vingt fois plus vastes, plus
ingénieusement ordonnées et plus riches que les
demeures ordinaires. Ils y font tous les jours des repas qui
se prolongent durant des heures et parfois fort avant dans
la nuit. Tous ceux qui les approchent paraissent les
honorer, et des porteurs de vivres sortent des maisons
voisines et viennent même du fond de la campagne pour
leur faire des présents. Il faut croire qu’ils sont
indispensables et rendent à l’espèce des services
essentiels, bien que nos moyens d’investigation ne nous
aient point encore permis de reconnaître avec exactitude la
nature de ces services. On en voit d’autres, au contraire,
qui dans de grandes cases encombrées de roues qui
tourbillonnent, dans des réduits obscurs, autour des ports
et sur de petits carrés de terre qu’ils fouillent de l’aurore au
coucher du soleil, ne cessent de s’agiter péniblement. Tout
nous fait supposer que cette agitation est punissable. On
les loge, en effet, dans d’étroites huttes, malpropres et
délabrées. Ils sont couverts d’une substance incolore. Telle
paraît être leur ardeur à leur oeuvre nuisible, ou tout au
moins inutile, qu’ils prennent à peine le temps de dormir et
de manger. Leur nombre est aux premiers comme mille est
à un. Il est remarquable que l’espèce ait pu se maintenir
jusqu’à nos jours dans des conditions aussi défavorables à
son développement. Du reste, il convient d’ajouter que,
hormis cette obstination caractéristique à leurs agitations
pénibles, ils ont l’air inoffensif et docile et s’accommodent
des restes de ceux qui sont évidemment les gardiens et
peut-être les sauveurs de la race.»
X
N’est-il pas étonnant que la ruche que nous voyons ainsi
confusément, du haut d’un autre monde, nous fasse, au
premier regard que nous y jetons, une réponse sûre et
profonde? N’est-il pas admirable que ses édifices pleins
de certitude, ses usages, ses lois, son organisation
économique et politique, ses vertus et ses cruautés
mêmes, nous montrent immédiatement la pensée ou le
dieu que les abeilles servent, et qui n’est pas le dieu le
moins légitime ni le moins raisonnable qu’on puisse
concevoir, bien que le seul peut-être que nous n’ayons pas
encore sérieusement adoré, je veux dire l’avenir? Nous
cherchons parfois, dans notre histoire humaine, à évaluer
la force et la grandeur morale d’un peuple ou d’une race, et
nous ne trouvons pas d’autre mesure que la persistance et
l’ampleur de l’idéal qu’ils poursuivent et l’abnégation avec
laquelle ils s’y dévouent. Avons-nous rencontré
fréquemment un idéal plus conforme aux désirs de
l’Univers, plus ferme, plus auguste, plus désintéressé, plus
manifeste, et une abnégation plus totale et plus héroïque?
XI
Étrange petite république si logique et si grave, si positive,
si minutieuse, si économe et cependant victime d’un rêve
si vaste et si précaire! Petit peuple si décidé et si profond,
nourri de chaleur et de lumière et de ce qu’il y a de plus pur
dans la nature, l’âme des fleurs, c’est-à-dire le sourire le
plus évident de la matière et son effort le plus touchant vers
le bonheur et la beauté, qui nous dira les problèmes que
vous avez résolus et qui nous restent à résoudre, les
certitudes que vous avez acquises et qui nous restent à
acquérir? Et s’il est vrai que vous ayez résolu ces
problèmes, acquis ces certitudes, non pas à l’aide de
l’intelligence, mais en vertu de quelque impulsion primitive
et aveugle, à quelle énigme plus insoluble encore ne nous
poussez-vous point? Petite cité pleine de foi,
d’espérances, de mystères, pourquoi vos cent mille vierges
acceptent-elles une tâche qu’aucun esclave humain n’a
jamais acceptée? Ménagères de leurs forces, un peu
moins oublieuses d’elles-mêmes, un peu moins ardentes à
la peine, elles reverraient un autre printemps et un second
été; mais dans le moment magnifique où toutes les fleurs
les appellent, elles semblent frappées de l’ivresse mortelle
du travail, et, les ailes brisées, le corps réduit à rien et
couvert de blessures, elles périssent presque toutes en
moins de cinq semaines.
Tantus amor florum, et generandi gloria mellis,
s’écrie Virgile, qui nous a transmis dans le quatrième livre
d e s Géorgiques, consacré aux abeilles, les erreurs
charmantes des anciens, qui observaient la nature d’un oeil
encore tout ébloui de la présence de dieux imaginaires.
XII
Pourquoi renoncent-elles au sommeil, aux délices du miel,
à l’amour, aux loisirs adorables que connaît, par exemple,
leur frère ailé, le papillon? Ne pourraient-elles pas vivre
comme lui? Ce n’est pas la faim qui les presse. Deux ou
trois fleurs suffisent à les nourrir et elles en visitent deux ou
trois cents par heure pour accumuler un trésor dont elles ne
goûteront pas la douceur. A quoi bon se donner tant de
mal, d’où vient tant d’assurance? Il est donc bien certain
que la génération pour laquelle vous mourez mérite ce
sacrifice, qu’elle sera plus belle et plus heureuse, qu’elle
fera quelque chose que vous n’ayez pas fait? Nous voyons
votre but, il est aussi clair que le nôtre: vous voulez vivre en
votre descendance aussi longtemps que la terre ellemême;
mais quel est donc le but de ce grand but et la
mission de cette existence éternellement renouvelée?
Mais n’est-ce pas plutôt nous qui nous tourmentons dans
l’hésitation et l’erreur, qui sommes des rêveurs puérils et
qui vous posons des questions inutiles? Vous seriez,
d’évolutions en évolutions, devenues toutes-puissantes et
bien heureuses, vous seriez arrivées aux dernières
hauteurs d’où vous domineriez les lois de la nature, vous
seriez enfin des déesses immortelles, que nous vous
interrogerions encore et vous demanderions ce que vous
espérez, où vous voulez aller, où vous comptez vous arrêter
et vous déclarer sans désir. Nous sommes ainsi faits que
rien ne nous contente, que rien ne nous semble avoir son
but en dedans de soi, que rien ne nous paraît exister
simplement, sans arrière-pensée. Avons-nous pu jusqu’à
ce jour imaginer un seul de nos dieux, depuis le plus
grossier jusqu’au plus raisonnable, sans le faire
immédiatement s’agiter, sans l’obliger de créer une foule
d’êtres et de choses, de chercher mille fins par delà luimême,
et nous résignerons-nous jamais à représenter
tranquillement et durant quelques heures une forme
intéressante de l’activité de la matière, pour reprendre
bientôt, sans regrets et sans étonnement, l’autre forme qui
est l’inconsciente, l’inconnue, l’endormie, l’éternelle?
XIII
Mais n’oublions pas notre ruche où l’essaim perd patience,
notre ruche qui bouillonne et déborde déjà de flots noirs et
vibrants, tels qu’un vase sonore sous l’ardeur du soleil. Il est
midi, et l’on dirait qu’autour de la chaleur qui règne, les
arbres assemblés retiennent toutes leurs feuilles, comme
on retient son souffle en présence d’une chose très douce,
mais très grave. Les abeilles donnent le miel et la cire
odorante à l’homme qui les soigne; mais, ce qui vaut peutêtre
mieux que le miel et la cire, c’est qu’elles appellent son
attention sur l’allégresse de juin, c’est qu’elles lui font goûter
l’harmonie des beaux mois, c’est que tous les événements
où elles se mêlent sont liés aux ciels purs, à la fête des
fleurs, aux heures les plus heureuses de l’année. Elles sont
l’âme de l’été, l’horloge des minutes d’abondance, l’aile
diligente des parfums qui s’élancent, l’intelligence des
rayons qui planent, le murmure des clartés qui tressaillent,
le chant de l’atmosphère qui s’étire et se repose, et leur vol
est le signe visible, la note convaincue et musicale des
petites joies innombrables qui naissent de la chaleur et
vivent dans la lumière. Elles font comprendre la voix la plus
intime des bonnes heures naturelles. A qui les a connues, à
qui les a aimées, un été sans abeilles semble aussi
malheureux et aussi imparfait que s’il était sans oiseaux et
sans fleurs.
XIV
Celui qui assiste pour la première fois à cet épisode
assourdissant et désordonné qu’est l’essaimage d’une
ruche bien peuplée est assez déconcerté et n’approche
qu’avec crainte. Il ne reconnaît plus les sérieuses et
paisibles abeilles des heures laborieuses. Il les avait vues
quelques instants auparavant arriver de tous les coins de la
campagne, préoccupées comme de petites bourgeoises
que rien ne saurait distraire des affaires du ménage. Elles
entraient presque inaperçues, épuisées, essoufflées,
empressées, agitées, mais discrètes, saluées au passage
d’un léger signe des antennes par les jeunes amazones du
portail. Tout au plus, échangeaient-elles les trois ou quatre
mots, probablement indispensables, en remettant en hâte
leur récolte de miel à l’une des porteuses adolescentes qui
stationnent toujours dans la cour intérieure de l’usine;—ou
bien elles allaient déposer elles-mêmes, dans les vastes
greniers qui entourent le couvain, les deux lourdes
corbeilles de pollen accrochées à leurs cuisses, pour
repartir immédiatement après, sans s’inquiéter de ce qui
se passait dans les ateliers, dans le dortoir des nymphes
ou le palais royal, sans se mêler, ne fût-ce qu’un instant, au
brouhaha de la place publique qui s’étend devant le seuil,
et qu’encombrent, aux heures de grosse chaleur, les
bavardages des ventileuses qui, suivant l’expression
pittoresque des apiculteurs, «font la barbe».
XV
Aujourd’hui, tout est changé. Il est vrai qu’un certain nombre
d’ouvrières, paisiblement, comme si rien n’allait se passer,
vont aux champs, en reviennent, nettoient la ruche, montent
aux chambres du couvain, sans se laisser gagner par
l’ivresse générale. Ce sont celles qui n’accompagneront
pas la reine et resteront dans la vieille demeure pour la
garder, pour soigner et nourrir les neuf ou dix mille oeufs,
les dix-huit mille larves, les trente-six mille nymphes et les
sept ou huit princesses qu’on abandonne. Elles sont
choisies pour ce devoir austère, sans qu’on sache en vertu
quelles règles, ni par qui, ni comment. Elles y sont
tranquillement et inflexiblement fidèles, et bien que j’aie
renouvelé maintes fois l’expérience, en poudrant d’une
matière colorante quelques-unes de ces «cendrillons»
résignées, qu’on reconnaît assez facilement à leur allure
sérieuse et un peu lourde parmi le peuple en fête, il est
bien rare que j’en aie retrouvé une dans la foule enivrée de
l’essaim.
XVI
Et cependant, l’attrait paraît irrésistible. C’est le délire du
sacrifice, peut-être inconscient, ordonné par le dieu, c’est
la fête du miel, la victoire de la race et de l’avenir, c’est le
seul jour de joie, d’oubli et de folie, c’est l’unique dimanche
des abeilles. C’est aussi, croirait-on, le seul jour où elles
mangent à leur faim et connaissent pleinement la douceur
du trésor qu’elles amassent. Elles ont l’air de prisonnières
délivrées et subitement transportées dans un pays
d’exubérance et de délassements. Elles exultent, ne se
possèdent plus. Elles qui ne font jamais un mouvement
imprécis ou inutile, elles vont, elles viennent, sortent,
rentrent, ressortent pour exciter leurs soeurs, voir si la reine
est prête, étourdir leur attente. Elles volent beaucoup plus
haut que de coutume et font vibrer tout autour du rucher les
feuillages des grands arbres. Elles n’ont plus ni craintes ni
soucis. Elles ne sont plus farouches, tatillonnes,
soupçonneuses, irritables, agressives, indomptables.
L’homme, le maître ignoré qu’elles ne reconnaissent jamais
et qui ne parvient à les asservir qu’en se pliant à toutes
leurs habitudes de travail, en respectant toutes leurs lois,
en suivant pas à pas le sillon que trace dans la vie leur
intelligence toujours dirigée vers le bien de demain et que
rien ne déconcerte ni ne détourne de son but, l’homme peut
les approcher, déchirer le rideau blond et tiède que forment
autour de lui leurs tourbillons retentissants, les prendre
dans la main, les cueillir, comme une grappe de fruits, elles
sont aussi douces, aussi inoffensives qu’une nuée de
libellules ou de phalènes et, ce jour-là, heureuses, ne
possédant plus rien, confiantes en l’avenir, pourvu qu’on ne
les sépare pas de leur reine qui porte en elle cet avenir,
elles se soumettent à tout et ne blessent personne.
XVII
Mais le véritable signal n’est pas encore donné. Dans la
ruche, c’est une agitation inconcevable et un désordre dont
on ne peut découvrir la pensée. En temps ordinaire,
rentrées chez elles, les abeilles oublient qu’elles ont des
ailes, et chacune se tient à peu près immobile, mais non
pas inactive, sur les rayons, à la place qui lui est assignée
par son genre de travail. Maintenant, affolées, elles se
meuvent en cercles compacts du haut en bas des parois
verticales, comme une pâte vibrante remuée par une main
invisible. La température intérieure s’élève rapidement, à
tel point, parfois, que la cire des édifices s’amollit et se
déforme. La reine, qui d’habitude ne quitte jamais les
rayons du centre, parcourt éperdue, haletante, la surface
de la foule véhémente qui tourne et retourne sur soi. Est-ce
pour hâter le départ ou pour le retarder? Ordonne-t-elle ou
bien implore-t-elle? Propage-t-elle l’émotion prodigieuse
ou si elle la subit? Il paraît assez évident, d’après ce que
nous savons de la psychologie générale de l’abeille, que
l’essaimage se fait toujours contre le gré de la vieille
souveraine. Au fond, la reine est, aux yeux des ascétiques
ouvrières que sont ses filles, l’organe de l’amour,
indispensable et sacré, mais un peu inconscient et souvent
puéril. Aussi la traitent-elles comme une mère en tutelle.
Elles ont pour elle un respect, une tendresse héroïque et
sans bornes. A elle est réservé le miel le plus pur,
spécialement distillé et presque entièrement assimilable.
Elle a une escorte de satellites ou de licteurs, selon
l’expression de Pline, qui veille sur elle nuit et jour, facilite
son travail maternel, prépare les cellules où elle doit
pondre, la choie, la caresse, la nourrit, la nettoie, absorbe
même ses excréments. Au moindre accident qui lui arrive,
la nouvelle se répand de proche en proche, et le peuple se
bouscule et se lamente. Si on l’enlève à la ruche, et que les
abeilles ne puissent espérer de la remplacer, soit qu’elle
n’ait pas laissé de descendance prédestinée, soit qu’il n’y
ait pas de larves d’ouvrières âgées de moins de trois jours
(car toute larve d’ouvrière qui a moins de trois jours peut,
grâce à une nourriture particulière, être transformée en
nymphe royale, c’est le grand principe démocratique de la
ruche qui compense les prérogatives de la prédestination
maternelle), si, dans ces circonstances, on la saisit, on
l’emprisonne, et qu’on la porte loin de sa demeure, sa perte
constatée,—il s’écoule parfois deux ou trois heures avant
qu’elle soit connue de tout le monde, tant la cité est vaste,
—le travail cesse à peu près partout. On abandonne les
petits, une partie de la population erre çà et là en quête de
sa mère, une autre sort à sa recherche, les guirlandes
d’ouvrières occupées à bâtir les rayons se rompent et se
désagrègent, les butineuses ne visitent plus les fleurs, les
gardes de l’entrée désertent leur poste, et les pillardes
étrangères, tous les parasites du miel, perpétuellement à
l’affût d’une aubaine, entrent et sortent librement sans que
personne songe à défendre le trésor âprement amassé.
Peu à peu, la cité s’appauvrit et se dépeuple, et ses
habitantes, découragées, ne tardent pas à mourir de
tristesse et de misère, bien que toutes les fleurs de l’été
éclatent devant elles.
Mais qu’on leur restitue leur souveraine avant que sa perte
soit passée en force de chose accomplie et irrémédiable,
avant que la démoralisation soit trop profonde (les abeilles
sont comme les hommes, un malheur et un désespoir
prolongé rompt leur intelligence et dégrade leur caractère),
qu’on la leur restitue quelques heures après, et l’accueil
qu’elles lui font est extraordinaire et touchant. Toutes
s’empressent autour d’elle, s’attroupent, grimpent les unes
sur les autres, la caressent, au passage, de leurs longues
antennes qui contiennent tant d’organes encore
inexpliqués, lui présentent du miel, l’escortent en tumulte
jusqu’aux chambres royales. Aussitôt l’ordre se rétablit, le
travail reprend, des rayons centraux du couvain jusqu’aux
plus lointaines annexes où s’entasse le surplus de la
récolte, les butineuses sortent en files noires et rentrent
parfois moins de trois minutes après déjà chargées de
nectar et de pollen, les pillards et les parasites sont
expulsés ou massacrés, les rues sont balayées, et la ruche
retentit doucement et monotonement de ce chant
bienheureux et si particulier qui est le chant intime de la
présence royale.
XVIII
On a mille exemples de cet attachement, de ce
dévouement absolu des ouvrières à leur souveraine. Dans
toutes les catastrophes de la petite république, la chute de
la ruche ou des rayons, la brutalité ou l’ignorance de
l’homme, le froid, la famine, la maladie même, si le peuple
périt en foule, presque toujours la reine est sauve et on la
retrouve vivante sous les cadavres de ses filles fidèles.
C’est que toutes la protègent, facilitent sa fuite, lui font de
leur corps un rempart et un abri, lui réservent la nourriture la
plus saine et les dernières gouttes de miel. Et tant qu’elle
est en vie, quel que soit le désastre, le découragement
n’entre pas dans la cité des «chastes buveuses de rosée».
Brisez vingt fois de suite leurs rayons, enlevez-leur vingt
fois leurs enfants et leurs vivres, vous n’arriverez pas à les
faire douter de l’avenir; et décimées, affamées, réduites à
une petite troupe qui peut à peine dissimuler leur mère aux
yeux de l’ennemi, elles réorganiseront les règlements de la
colonie, pourvoiront au plus pressé, se partageront à
nouveau la besogne selon les nécessités anormales du
moment malheureux, et reprendront immédiatement le
travail avec une patience, une ardeur, une intelligence, une
ténacité qu’on ne retrouve pas souvent à ce degré dans la
nature, bien que la plupart des êtres y montrent plus de
courage et de confiance que l’homme.
Pour écarter le découragement et entretenir leur amour, il
ne faut même pas que la reine soit présente, il suffit qu’elle
ait laissé à l’heure de sa mort ou de son départ le plus
fragile espoir de descendance. «Nous avons vu, dit le
vénérable Langstroth, l’un des pères de l’apiculture
moderne, nous avons vu une colonie qui n’avait pas assez
d’abeilles pour couvrir un rayon de dix centimètres carrés
essayer d’élever une reine. Pendant deux semaines
entières elles en conservèrent l’espoir; à la fin, lorsque leur
nombre était réduit de moitié, leur reine naquit, mais ses
ailes étaient si imparfaites qu’elle ne put voler. Quoiqu’elle
fût impotente, ses abeilles ne la traitèrent pas avec moins
de respect. Une semaine plus tard, il ne restait guère plus
d’une douzaine d’abeilles; enfin, quelques jours après, la
reine avait disparu, laissant sur les rayons quelques
malheureuses inconsolables.»
XIX
Voici, entre autres, une circonstance, née des épreuves
inouïes que notre intervention récente et tyrannique fait
subir aux infortunées mais inébranlables héroïnes, où l’on
saisit au vif le dernier geste de l’amour filial et de
l’abnégation. J’ai plus d’une fois, comme tout amateur
d’abeilles, fait venir d’Italie des reines fécondées, car la
race italienne est meilleure, plus robuste, plus prolifique,
plus active et plus douce que la nôtre. Ces envois se font
dans de petites boîtes percées de trous. On y met
quelques vivres et on y renferme la reine accompagnée
d’un certain nombre d’ouvrières, choisies autant que
possible parmi les plus âgées (l’âge des abeilles se
reconnaît assez facilement à leur corps plus poli, amaigri,
presque chauve, et surtout à leurs ailes usées et déchirées
par le travail), pour la nourrir, la soigner et veiller sur elle
durant le voyage. Bien souvent, à l’arrivée, la plupart des
ouvrières avaient succombé. Une fois même, toutes étaient
mortes de faim; mais, cette fois comme les autres, la reine
était intacte et vigoureuse, et la dernière de ses
compagnes avait probablement péri en offrant à sa
souveraine, symbole d’une vie plus précieuse et plus vaste
que la sienne, la dernière goutte de miel qu’elle tenait en
réserve au fond de son jabot.
XX
L’homme ayant observé cette affection si constante a su
tourner à son avantage l’admirable sens politique, l’ardeur
au travail, la persévérance, la magnanimité, la passion de
l’avenir qui en découlent ou s’y trouvent renfermés. C’est
grâce à elle que depuis quelques années il est parvenu à
domestiquer jusqu’à un certain point, et à leur insu, les
farouches guerrières, car elles ne cèdent à aucune force
étrangère, et dans leur inconsciente servitude elles ne
servent encore que leurs propres lois asservies. Il peut
croire qu’en tenant la reine, il tient dans sa main l’âme et
les destinées de la ruche. Selon la manière dont il en use,
dont il en joue, pour ainsi dire, il provoque, par exemple, et
multiplie, il empêche ou restreint l’essaimage, il réunit ou
divise les colonies, il dirige l’émigration des royaumes. Il
n’en est pas moins vrai que la reine n’est au fond qu’une
sorte de vivant symbole, qui, comme tous les symboles,
représente un principe moins visible et plus vaste, dont il
est bon que l’apiculteur tienne compte s’il ne veut pas
s’exposer à plus d’une déconvenue. Au reste, les abeilles
ne s’y trompent point et ne perdent pas de vue, à travers
leur reine visible et éphémère, leur véritable souveraine
immatérielle et permanente, qui est leur idée fixe. Que
cette idée soit consciente ou non, cela n’importe que si
nous voulons plus spécialement admirer les abeilles qui
l’ont ou la nature qui l’a mise en elles. En quelque point
qu’elle se trouve, dans ces petits corps si frêles, ou dans le
grand corps inconnaissable, elle est digne de notre
attention. Et, pour le dire en passant, si nous prenions
garde à ne pas subordonner notre admiration à tant de
circonstances de lieu ou d’origine, nous ne perdrions pas
si souvent l’occasion d’ouvrir nos yeux avec étonnement, et
rien n’est plus salutaire que de les ouvrir ainsi.
XXI
On se dira que ce sont là des conjectures bien
hasardeuses et trop humaines, que les abeilles n’ont
probablement aucune idée de ce genre, et que la notion de
l’avenir, de l’amour de la race, et tant d’autres que nous leur
attribuons, ne sont au fond que les formes que prennent
pour elles la nécessité de vivre, la crainte de la souffrance
et de la mort et l’attrait du plaisir. J’en conviens; tout cela, si
l’on veut, n’est qu’une manière de parler, aussi n’y attachéje
pas grande importance. La seule chose certaine ici,
comme elle est la seule chose certaine dans tout ce que
nous savons, c’est que l’on constate que dans telle et telle
circonstance, les abeilles se conduisent envers leur reine
de telle ou telle façon. Le reste est un mystère autour
duquel on ne peut faire que des conjectures plus ou moins
agréables, plus ou moins ingénieuses. Mais si nous
parlions des hommes, comme il serait peut-être sage de
parler des abeilles, aurions-nous le droit d’en dire
beaucoup davantage? Nous aussi nous n’obéissons qu’aux
nécessités, à l’attrait du plaisir ou à l’horreur de la
souffrance, et ce que nous appelons notre intelligence a la
même origine et la même mission que ce que nous
appelons instinct chez les animaux. Nous accomplissons
certains actes, dont nous croyons connaître les effets, nous
en subissons, dont nous nous flattons de pénétrer les
causes mieux qu’ils ne font; mais outre que cette
supposition ne repose sur rien d’inébranlable, ces actes
sont minimes et rares, comparés à la foule énorme des
autres, et tous, les mieux connus et les plus ignorés, les
plus petits et les plus grandioses, les plus proches et les
plus éloignés, s’accomplissent dans une nuit profonde où il
est probable que nous sommes à peu près aussi aveugles
que nous supposons que le sont les abeilles.
XXII
«On conviendra, dit quelque part Buffon, qui a contre les
abeilles une rancune assez plaisante, on conviendra qu’à
prendre ces mouches une à une, elles ont moins de génie
que le chien, le singe et la plupart des animaux; on
conviendra qu’elles ont moins de docilité, moins
d’attachement, moins de sentiment, moins, en un mot, de
qualités relatives aux nôtres; dès lors on doit convenir que
leur intelligence apparente ne vient que de leur multitude
réunie; cependant cette réunion même ne suppose aucune
intelligence, car ce n’est point par des vues morales
qu’elles se réunissent, c’est sans leur consentement
qu’elles se trouvent ensemble. Cette société n’est donc
qu’un assemblage physique, ordonné par la nature, et
indépendant de toute connaissance, de tout raisonnement.
La mère abeille produit dix mille individus tout à la fois, et
dans le môme lieu; ces dix mille individus, fussent-ils
encore mille fois plus stupides que je ne le suppose, seront
obligés, pour continuer seulement d’exister, de s’arranger
de quelque façon; comme ils agissent tous les uns comme
les autres avec des forces égales, eussent-ils commencé
par se nuire, à force de se nuire ils arriveront bientôt à se
nuire le moins possible, c’est-à-dire à s’aider; ils auront
donc l’air de s’entendre et de concourir au même but;
l’observateur leur prêtera bientôt des vues et tout l’esprit qui
leur manque, il voudra rendre raison de chaque action,
chaque mouvement aura bientôt son motif, et de là sortiront
des merveilles ou des monstres de raisonnements sans
nombre; car ces dix mille individus qui ont tous été produits
à la fois, qui ont habité ensemble, qui se sont tous
métamorphosés à peu près dans le même temps, ne
peuvent manquer de faire tous la même chose, et, pour
peu qu’ils aient de sentiment, de prendre les habitudes
communes, de s’arranger, de se trouver bien ensemble, de
s’occuper de leur demeure, d’y revenir après s’en être
éloignés, etc., et de là l’architecture, la géométrie, l’ordre, la
prévoyance, l’amour de la patrie, la république en un mot, le
tout fondé, comme l’on voit, sur l’admiration de
l’observateur.»
Voilà une manière toute contraire d’expliquer nos abeilles.
Elle peut sembler d’abord plus naturelle; mais ne serait-ce
pas, au fond, par la raison bien simple qu’elle n’explique
presque rien? Je passe sur les erreurs matérielles de cette
page; mais s’accommoder ainsi, en se nuisant le moins
possible, des nécessités de la vie commune, cela ne
suppose-t-il pas une certaine intelligence, qui paraîtra
d’autant plus remarquable qu’on examinera de plus près de
quelle façon ces «dix mille individus» évitent de se nuire et
arrivent à s’aider? Aussi bien n’est-ce pas notre propre
histoire; et que dit le vieux naturaliste irrité qui ne
s’applique exactement à toutes nos sociétés humaines?
Notre sagesse, nos vertus, notre politique, âpres fruits de
la nécessité que notre imagination a dorés, n’ont d’autre
but que d’utiliser notre égoïsme et de tourner au bien
commun l’activité naturellement nuisible de chaque
individu. Et puis, encore une fois, si l’on veut que les
abeilles n’aient aucune des idées, aucun des sentiments
que nous leur attribuons, que nous importe le lieu de notre
étonnement? Si l’on croit qu’il soit imprudent d’admirer les
abeilles, nous admirerons la nature, il arrivera toujours un
moment où l’on ne pourra plus nous arracher notre
admiration et nous ne perdrons rien pour avoir reculé et
attendu.
XXIII
Quoi qu’il en soit, et pour ne pas abandonner notre
conjecture qui a du moins l’avantage de relier dans notre
esprit certains actes qui sont évidemment liés dans la
réalité, c’est beaucoup plus l’avenir infini de leur race que
les abeilles adorent en leur reine que leur reine elle-même.
Les abeilles ne sont guère sentimentales, et quand une
des leurs revient du travail si grièvement blessée qu’elles
estiment qu’elle ne pourra plus rendre aucun service, elles
l’expulsent impitoyablement. Et cependant, on ne peut dire
qu’elles soient tout à fait incapables d’une sorte
d’attachement personnel pour leur mère. Elles la
reconnaissent entre toutes. Alors même qu’elle est vieille,
misérable, estropiée, les gardes de la porte ne permettront
jamais à une reine inconnue, si jeune, si belle, si féconde
qu’elle paraisse, de pénétrer dans la ruche. Il est vrai que
c’est là un des principes fondamentaux de leur police,
auquel on ne déroge parfois aux époques de grande
miellée, qu’en faveur de quelque ouvrière étrangère bien
chargée de vivres. Lorsque la reine est devenue
complètement stérile elles la remplacent en élevant un
certain nombre de princesses royales. Mais que font elles
de la vieille souveraine? On ne le sait pas exactement,
mais il est arrivé parfois aux éleveurs d’abeilles de trouver
sur les rayons d’une ruche une reine magnifique et dans la
fleur de l’âge, et, tout au fond, en un réduit obscur,
l’ancienne «maîtresse», comme on l’appelle en Normandie,
amaigrie et percluse. Il semble que dans ce cas elles aient
dû prendre soin de la protéger jusqu’au bout contre la haine
de sa vigoureuse rivale qui ne rêve que sa mort, car les
reines ont entre elles une horreur invincible qui les fait se
précipiter l’une sur l’autre dès qu’il s’en trouve deux sous le
même toit. On croirait volontiers qu’elles assurent ainsi à la
plus vieille une sorte de retraite humble et paisible pour y
finir ses jours dans un coin reculé de la ville. Ici encore nous
touchons à l’une des mille énigmes du royaume de cire, et
nous avons l’occasion de constater, une fois de plus, que la
politique et les habitudes des abeilles ne sont nullement
fatales et étroites, et qu’elles obéissent à bien des mobiles
plus compliqués que ceux que nous croyons connaître.
XXIV
Mais nous troublons à chaque instant les lois de la nature
qui doivent leur sembler le plus inébranlables. Nous les
mettons tous les jours dans la situation où nous nous
trouverions nous-mêmes si quelqu’un supprimait
brusquement autour de nous les lois de la pesanteur, de
l’espace, de la lumière ou de la mort. Que feront-elles donc
si on introduit de force ou frauduleusement une seconde
reine dans la cité? À l’état de nature, ce cas, grâce aux
sentinelles de l’entrée, ne s’est peut-être jamais présenté
depuis qu’elles habitent ce monde. Elles ne s’affolent point
et savent concilier du mieux qu’il est possible, dans une
conjoncture aussi prodigieuse, deux principes qu’elles
respectent comme des ordres divins. Le premier est celui
de la maternité unique qui ne fléchit jamais, hors le cas (et
tout à fait exceptionnellement dans ce cas) de stérilité de la
reine régnante. Le second est plus curieux encore, mais,
s’il ne peut être outrepassé, du moins admet-il qu’on le
tourne pour ainsi dire judaïquement Ce principe est celui
qui revêt d’une sorte d’inviolabilité la personne de toute
reine, quelle qu’elle soit. Il serait facile aux abeilles de
percer l’intruse de mille dards empoisonnés; elle périrait
sur l’heure et elles n’auraient plus qu’à traîner son cadavre
hors de la ruche. Mais bien qu’elles aient l’aiguillon toujours
prêt, qu’elles s’en servent à tout moment pour se combattre
entre elles, pour mettre à mort les mâles, les ennemis ou
les parasites, elles ne le tirent jamais contre une reine, de
même qu’une reine ne tire jamais le sien contre l’homme, ni
contre un animal, ni contre une abeille ordinaire; et son
arme royale, qui, au lieu d’être droite comme celle des
ouvrières est recourbée en forme de cimeterre, elle ne la
dégaine que lorsqu’elle combat une égale, c’est-à-dire une
autre reine.
Aucune abeille n’osant, vraisemblablement, assumer
l’horreur d’un régicide direct et sanglant, dans toutes les
circonstances où il importe au bon ordre et à la prospérité
de la république qu’une reine périsse, elles s’efforcent de
donner à sa mort l’apparence de la mort naturelle; elles
subdivisent le crime à l’infini, de manière qu’il devienne
anonyme.
«Elles emballent» alors la souveraine étrangère, pour me
servir de l’expression technique des apiculteurs, ce qui
signifie qu’elles l’enveloppent tout entière de leurs corps
innombrables et entrelacés. Elles forment ainsi une espèce
de prison vivante où la captive ne peut plus se mouvoir, et
qu’elles maintiennent autour d’elle durant vingt-quatre
heures s’il le faut, jusqu’à ce qu elle y meure de faim ou
étouffée.
Si la reine légitime s’approche à ce moment et que, flairant
une rivale, elle paraisse disposée à l’attaquer, les parois
mouvantes de la prison s’ouvriront aussitôt devant elle. Les
abeilles feront cercle autour des deux ennemies, et sans y
prendre part, attentives mais impartiales, elles assisteront
au combat singulier, car seule une mère peut tirer l’aiguillon
contre une mère, seule celle qui porte dans ses flancs près
d’un million de vies, paraît avoir le droit de donner d’un seul
coup près d’un million de morts.
Mais si le choc se prolonge sans résultat, si les deux
aiguillons recourbés glissent inutilement sur les lourdes
cuirasses de chitine, la reine qui fait mine de fuir, la
légitime aussi bien que l’étrangère, sera saisie, arrêtée et
recouverte de la prison frémissante, jusqu’à ce qu’elle
manifeste l’intention de reprendre la lutte. Il convient
d’ajouter que dans les nombreuses expériences qu’on a
faites à ce sujet, on a vu presque invariablement la reine
régnante remporter la victoire, soit que, se sentant chez
elle, au milieu des siens, elle ait plus d’audace et d’ardeur
que l’autre, soit que les abeilles, si elles sont impartiales au
moment du combat, le soient moins dans la manière dont
elles emprisonnent les deux rivales, car leur mère ne paraît
guère souffrir de cet emprisonnement, au lieu que
l’étrangère en sort presque toujours visiblement froissée et
alanguie.
XXV
Une expérience facile montre mieux que toute autre que les
abeilles reconnaissent leur reine et ont pour elle un
véritable attachement. Enlevez la reine d’une ruche et vous
verrez bientôt se produire tous les phénomènes d’angoisse
et de détresse que j’ai décrits dans un chapitre précédent.
Rendez-lui, quelques heures après, la même reine, toutes
ses filles viendront à sa rencontre en lui offrant du miel. Les
unes feront la haie sur son passage; les autres, se mettant
la tète en bas et l’abdomen en l’air, formeront devant elle
de grands demi-cercles immobiles mais sonores, où elles
chantent sans doute l’hymne du bon retour et qui marquent,
dirait-on, dans leurs rites royaux, le respect solennel ou le
bonheur suprême.
Mais n’espérez pas de les tromper en substituant à la reine
légitime une mère étrangère. A peine aura-t-elle fait
quelques pas dans la place, que les ouvrières indignées
accourront de toutes parts. Elle sera immédiatement
saisie, enveloppée et maintenue dans la terrible prison
tumultueuse dont les murs obstinés se relayeront, si l’on
peut dire, jusqu’à sa mort, car, dans ce cas particulier, il
n’arrive presque jamais qu’elle en sorte vivante.
Aussi est-ce une des grandes difficultés de l’apiculture, que
l’introduction et le remplacement des reines. Il est curieux
de voir à quelle diplomatie, à quelles ruses compliquées,
l’homme doit avoir recours pour imposer son désir et
donner le change à ces petits insectes si perspicaces,
mais toujours de bonne foi, qui acceptent avec un courage
touchant les événements les plus inattendus, et n’y voient,
apparemment, qu’un caprice nouveau, mais fatal de la
nature. En somme, dans toute cette diplomatie et dans le
désarroi désespérant qu’amènent assez souvent ces ruses
hasardées, c’est toujours sur l’admirable sens pratique des
abeilles que l’homme compte presque empiriquement, sur
le trésor inépuisable de leurs lois et de leurs habitudes
merveilleuses, sur leur amour de l’ordre, de la paix et du
bien public, sur leur fidélité à l’avenir, sur la fermeté si
habile et le désintéressement si sérieux de leur caractère,
et surtout sur une constance à remplir leurs devoirs que
rien ne parvient à lasser. Mais le détail de ces procédés
appartient aux traités d’apiculture proprement dits et nous
entraînerait trop loin[1].
[1] On introduit d’ordinaire la reine étrangère en
l’enfermant dans une petite cage de fils de fer que l’on
suspend entre deux rayons. La cage est munie d’une
porte de cire et de miel que rongent les ouvrières lorsque
leur colère est passée, délivrant ainsi la prisonnière,
qu’elles accueillent assez souvent sans malveillance.
M.S. Simmins, directeur du grand rucher de
Rottingdean, a trouvé récemment un autre mode
d’introduction, extrêmement simple, qui réussit presque
toujours et qui se généralise parmi les apiculteurs
soucieux de leur art. Ce qui rend d’habitude l’introduction
si difficile, c’est l’attitude de la reine. Elle s’affole, fuit, se
cache, se conduit comme une intruse, éveille des
soupçons que l’examen des ouvrières ne tarde pas à
confirmer. M. Simmins isole d’abord complètement et
fait jeûner pendant une demi-heure la reine a introduire. Il
soulève ensuite un coin de la couverture intérieure de la
ruche orpheline et dépose la reine étrangère au sommet
de l’un des rayons. Désespérée par son isolement
antérieur, elle est heureuse de se retrouver parmi des
abeilles et, affamée, elle accepte avidement les aliments
qu’on lui offre. Les ouvrières, trompées par cette
assurance, ne font pas d’enquête, s’imaginent
probablement que leur ancienne reine est revenue, et
l’accueillent avec joie. Il semble résulter de cette
expérience que, contrairement à l’opinion de Huber et de
tous les observateurs, elles ne soient pas capables de
reconnaître leur reine. Quoi qu’il en puisse être, les deux
explications également plausibles—bien que la vérité se
trouve peut-être dans une troisième qui ne nous est pas
encore connue —montrent une fois de plus combien la
psychologie de l’abeille est complexe et obscure. Et de
ceci, comme de toutes les questions de la vie, il n’y a
qu’une conclusion à tirer, c’est qu’il faut, en attendant
mieux, que la curiosité règne dans notre coeur.
XXVI
Quant à l’affection personnelle dont nous parlions, et pour
en finir avec elle, s’il est probable qu’elle existe, il est
certain aussi que sa mémoire est courte, et si vous
prétendez rétablir dans son royaume une mère exilée
quelques jours, elle y sera reçue de telle façon par ses filles
outrées qu’il faudra vous hâter de l’arracher à
l’incarcération mortelle qui est le châtiment des reines
inconnues. C’est qu’elles ont eu le temps de transformer en
cellules royales une dizaine d’habitations d’ouvrières et que
l’avenir de la race ne court plus aucun danger. Leur
attachement croît ou décroît selon la manière dont la reine
représente cet avenir. Ainsi on voit fréquemment,
lorsqu’une reine vierge accomplit la cérémonie périlleuse
du «vol nuptial», ses sujettes à tel point inquiètes de la
perdre que toutes l’accompagnent dans cette tragique et
lointaine recherche de l’amour dont je parlerai tout à
l’heure, ce qu’elles ne font jamais quand on a pris soin le
leur donner un fragment de rayon contenant des cellules de
jeune couvain, où elles trouvent l’espoir d’élever d’autres
mères. L’attachement peut même se tourner en fureur et en
haine si leur souveraine ne remplit pas tous ses devoirs
envers la divinité abstraite que nous appellerions la société
future et qu’elles conçoivent plus vivement que nous. Il est
arrivé, par exemple, que des apiculteurs, pour diverses
raisons, ont empêché la reine de se joindre à l’essaim en
la retenant dans la ruche à l’aide d’un treillis au travers
duquel les fines et agiles ouvrières passaient sans s’en
douter, mais que la pauvre esclave de l’amour,
notablement plus lourde et plus corpulente que ses filles, ne
parvenait pas à franchir. A la première sortie, les abeilles,
constatant qu’elle ne les avait pas suivies, revenaient à la
ruche et gourmandaient, bousculaient et malmenaient très
manifestement la malheureuse prisonnière, qu’elles
accusaient sans doute de paresse, ou supposaient un peu
faible d’esprit. A la deuxième sortie, sa mauvaise volonté
paraissant évidente, la colère augmentait et les sévices
devenaient plus sérieux. Enfin, à la troisième, la jugeant
irrémédiablement infidèle à sa destinée et à l’avenir de la
race, presque toujours elles la condamnaient et la
mettaient à mort dans la prison royale.
XXVII
Comme on le voit, tout est subordonné à cet avenir avec
une prévoyance, un concert, une inflexibilité, une habileté à
interpréter les circonstances, à en tirer parti, qui confondent
l’admiration quand on tient compte de tout l’imprévu, de tout
le surnaturel que notre intervention récente répand sans
cesse dans leurs demeures. On dira peut-être que, dans le
dernier cas, elles interprètent bien mal l’impuissance de la
reine à les suivre. Serions-nous beaucoup plus
perspicaces, si une intelligence d’un ordre différent et
servie par un corps si colossal que ses mouvements sont à
peu près aussi insaisissables que ceux d’un phénomène
naturel, s’amusait à nous tendre des pièges du même
genre? N’avons-nous pas mis quelques milliers d’années à
inventer une interprétation de la foudre suffisamment
plausible? Toute intelligence est frappée de lenteur quand
elle sort de sa sphère qui est toujours petite, et qu’elle se
trouve en présence d’événements qu’elle n’a pas mis en
branle. Il n’est pas certain, au surplus, si l’épreuve du treillis
se généralisait et se prolongeait, que les abeilles ne
finissent point par la comprendre et obvier à ses
inconvénients. Elles ont déjà compris bien d’autres
épreuves et en ont tiré le parti le plus ingénieux. L’épreuve
des «rayons mobiles» ou celle des «sections», par
exemple, où on les oblige d’emmagasiner leur miel de
réserve dans de petites boîtes symétriquement empilées,
ou bien encore l’épreuve extraordinaire de la «cire
gaufrée», où les alvéoles ne sont esquissés que par un
mince contour de cire, dont elles saisissent
immédiatement l’utilité et qu’elles étirent avec soin, de
manière à former, sans perte de substance ni de travail,
des cellules parfaites. Ne découvrent-elles pas, dans
toutes les circonstances qui ne se présentent pas sous la
forme d’un piège tendu par une sorte de dieu malin et
narquois, la meilleure et la seule solution humaine? Pour
citer une de ces circonstances naturelles, mais tout à fait
anormales, qu’une limace ou une souris se glissent dans la
ruche et y soient mises à mort, que feront-elles pour se
débarrasser du cadavre qui bientôt empoisonnerait
l’atmosphère? S’il leur est impossible de l’expulser ou de le
dépecer, elles l’enferment méthodiquement et
hermétiquement dans un véritable sépulcre de cire et de
propolis, qui se dresse bizarrement parmi les monuments
ordinaires la cité. J’ai rencontré, l’an dernier, dans une de
mes ruches, une agglomération de trois de ces tombes,
séparées comme les alvéoles des rayons par des parois
mitoyennes, de façon à économiser le plus de cire
possible. Les prudentes ensevelisseuses les avaient
élevées sur les restes de trois petits escargots qu’un enfant
avait introduits dans leur phalanstère. D’habitude, quand il
s’agit d’escargots, elles se contentent de recouvrir de cire
l’orifice de la coquille. Mais ici, les coquilles ayant été plus
ou moins brisées ou lézardées, elles avaient jugé plus
simple d’ensevelir le tout; et pour ne pas gêner le va-etvient
de l’entrée, elles avaient ménagé dans cette masse
encombrante un certain nombre de galeries exactement
proportionnées, non pas à leur taille, mais à celle des
mâles, qui sont environ deux fois plus gros qu’elles. Ceci,
et le fait suivant, ne permettent-ils pas de croire qu’elles
arriveraient un jour à démêler la raison pourquoi la reine ne
peut les suivre à travers le treillis? Elles ont un sens très sûr
des proportions et de l’espace nécessaire à un corps pour
se mouvoir. Dans les régions où pullule le hideux sphinx
tête-de-mort, l’Acherontia Atropos, elles construisent à
l’entrée de leurs ruches des colonnettes de cire entre
lesquelles le pilleur nocturne ne peut introduire son énorme
abdomen.
XXVIII
En voilà assez sur ce point; je n’en finirais point s’il fallait
épuiser tous les exemples. Pour résumer le rôle et la
situation de la reine, on peut dire qu’elle est le coeuresclave
de la cité dont l’intelligence l’environne. Elle est la
souveraine unique, mais aussi la servante royale, la
dépositaire captive et la déléguée responsable de l’amour.
Son peuple la sert et la vénère, tout en n’oubliant point que
ce n’est pas à sa personne qu’il se soumet, mais à la
mission qu’elle remplit et aux destinées qu’elle représente.
On aurait bien du mal à trouver une république humaine
dont le plan embrasse une portion aussi considérable des
désirs de notre planète; une démocratie où l’indépendance
soit en même temps plus parfaite et plus raisonnable, et
l’assujettissement plus total et mieux raisonné. Mais on n’en
trouverait pas non plus où les sacrifices soient plus durs et
plus absolus. N’allez pas croire que j’admire ces sacrifices
autant que leurs résultats. Il serait évidemment souhaitable
que ces résultats pussent s’obtenir avec moins de
souffrance, moins de renoncements. Mais le principe
accepté,—et peut-être est-il nécessaire dans la pensée de
notre globe,—son organisation est admirable. Quelle que
soit sur ce point la vérité humaine, dans la ruche, la vie
n’est pas envisagée comme une série d’heures plus ou
moins agréables dont il est sage de n’assombrir et de
n’aigrir que les minutes indispensables à son maintien,
mais comme un grand devoir commun et sévèrement
divisé envers un avenir qui recule sans cesse depuis le
commencement du monde. Chacun y renonce à plus de la
moitié de son bonheur et de ses droits. La reine dit adieu à
la lumière du jour, au calice des fleurs et à la liberté; les
ouvrières à l’amour, à quatre ou cinq années de vie et à la
douceur d’être mères. La reine voit son cerveau réduit à
rien au profit des organes de la reproduction, et les
travailleuses, ces mêmes organes s’atrophier au bénéfice
de leur intelligence. Il ne serait pas juste de soutenir que la
volonté ne prenne aucune part à ces renoncements. Il est
vrai que l’ouvrière ne peut changer sa propre destinée,
mais elle dispose de celle de toutes les nymphes qui
l’entourent et qui sont ses filles indirectes. Nous avons vu
que chaque larve d’ouvrière, si elle était nourrie et logée
selon le régime royal, pourrait devenir reine; et
pareillement, chaque larve royale, si l’on changeait sa
nourriture et qu’on réduisit sa cellule, serait transformée en
ouvrière. Ces prodigieuses élections s’opèrent tous les
jours dans l’ombre dorée de la ruche. Elles ne s’effectuent
pas au hasard, mais une sagesse dont l’homme seul peut
abuser la loyauté, la gravité profondes, une sagesse
toujours en éveil, les fait ou les défait, en tenant compte de
tout ce qui se passe hors de la cité comme de tout ce qui a
lieu dans ses murs. Si des fleurs imprévues abondent tout
à coup, si la colline ou les bords de la rivière
resplendissent d’une moisson nouvelle, si la reine est vieille
ou moins féconde, si la population s’accumule et se sent à
l’étroit, vous verrez s’élever des cellules royales. Ces
mêmes cellules pourront être détruites si la récolte vient à
manquer ou si la ruche est agrandie. Elles seront souvent
maintenues tant que la jeune reine n’aura pas accompli ou
réussi son vol nuptial, pour être anéanties lorsqu’elle
rentrera dans la ruche en traînant derrière elle, comme un
trophée, le signe irrécusable de sa fécondation. Où estelle,
cette sagesse qui pèse ainsi le présent et l’avenir et
pour laquelle ce qui n’est pas encore visible a plus de
poids que tout ce que l’on voit? Où siège-t-elle, cette
prudence anonyme qui renonce et choisit, qui élève et
rabaisse, qui de tant d’ouvrières pourrait faire tant de
reines et qui de tant de mères fait un peuple de vierges?
Nous avons dit ailleurs qu’elle se trouve dans «l’Esprit de la
ruche»; mais «l’Esprit de la ruche» où le chercher enfin,
sinon dans l’assemblée des ouvrières? Peut-être, pour se
convaincre que c’est là qu’il réside, n’était-il pas nécessaire
d’observer si attentivement les habitudes de la république
royale. Il suffisait, comme l’ont fait Dujardin, Brandt, Girard,
Vogel et d’autres entomologistes, de placer sous le
microscope, à côté du crâne un peu vide de la reine et du
cher magnifique des mâles où resplendissent vingt-six
mille yeux, la petite tête ingrate et soucieuse de la vierge
ouvrière. Nous aurions vu que dans cette petite tête se
déroulent les circonvolutions du cerveau le plus vaste et le
plus ingénieux de la ruche. Il est même le plus beau, le plus
compliqué, le plus délicat, le plus parfait, dans un autre
ordre et avec une organisation différente, qui soit dans la
nature après celui de l’homme[1]. Ici encore, comme
partout dans le régime du monde que nous connaissons, là
où se trouve le cerveau, se trouve l’autorité, la force
véritable, la sagesse et la victoire. Ici encore, c’est un
atome presque invisible de cette substance mystérieuse
qui asservit et organise la matière, et qui sait se créer une
petite place triomphante et durable au milieu des
puissances énormes et inertes du néant et de la mort.
[1] Le cerveau de l’abeille, selon les calculs de Dujardin,
forme la 174e partie du poids total de l’insecte; celui de
la fourmi la 296e. En revanche, les corps pédonculés qui
paraissent se développer à proportion des triomphes que
l’intelligence remporte sur l’instinct, sont un peu moins
importants chez l’abeille que chez la fourmi. Ceci
compensant cela, il semble résulter de ces estimations,
en y respectant la part de l’hypothèse, et en tenant
compte de l’obscurité de la matière, que la valeur
intellectuelle de la fourmi et de l’abeille doive être à peu
près égale.
XXIX
Maintenant, revenons à notre ruche qui essaime et où l’on
n’a pas attendu la fin de ces réflexions pour donner le
signal du départ. A l’instant que ce signal se donne, on
dirait que toutes les portes de la ville s’ouvrent en même
temps d’une poussée subite et insensée, et la foule noire
s’en évade ou plutôt en jaillit, selon le nombre des
ouvertures, en un double, triple ou quadruple jet direct,
tendu, vibrant et ininterrompu qui fuse et s’évase aussitôt
dans l’espace en un réseau sonore tissu de cent mille ailes
exaspérées et transparentes. Pendant quelques minutes,
le réseau flotte ainsi au-dessus du rucher dans un
prodigieux murmure de soieries diaphanes que mille et
mille doigts électrisés déchireraient et recoudraient sans
cesse. Il ondule, il hésite, il palpite comme un voile
d’allégresse que des mains invisibles soutiendraient dans
le ciel où l’on dirait qu’elles le ploient et le déploient depuis
les fleurs jusqu’à l’azur; en attendant une arrivée ou un
départ auguste. Enfin, l’un des pans se rabat, un autre se
relève, les quatre coins pleins de soleil du radieux manteau
qui chante, se rejoignent, et, pareil à l’une de ces nappes
intelligentes qui pour accomplir un souhait traversent
l’horizon dans les contes de fées, il se dirige tout entier et
déjà replié, afin de recouvrir la présence sacrée de l’avenir,
vers le tilleul, le poirier ou le saule où la reine vient de se
fixer comme un clou d’or auquel il accroche une à une ses
ondes musicales, et autour duquel il enroule son étoffe de
perles tout illuminée d’ailes.
Ensuite le silence renaît; et ce vaste tumulte et ce voile
redoutable qui paraissait ourdi d’innombrables menaces,
d’innombrables colères, et cette assourdissante grêle d’or
qui toujours en suspens retentissait sans répit sur tous les
objets d’alentour, tout cela se réduit là minute d’après à une
grosse grappe inoffensive et pacifique suspendue à une
branche d’arbre et formée de milliers de petites baies
vivantes, mais immobiles, qui attendent patiemment le
retour des éclaireurs partis à la recherche d’un abri.
XXX
C’est la première étape de l’essaim qu’on appelle
«l’essaim primaire», à la tête duquel se trouve toujours la
vieille reine. Il se pose d’habitude sur l’arbre ou l’arbuste le
plus proche du rucher, car la reine, alourdie de ses oeufs et
n’ayant pas revu la lumière depuis son vol nuptial ou depuis
l’essaimage de l’année précédente, hésite encore à se
lancer dans l’espace et parait avoir oublié l’usage de ses
ailes.
L’apiculteur attend que la masse se soit bien agglomérée,
puis, la tête couverte d’un large chapeau de paille (car
l’abeille la plus inoffensive tire inévitablement l’aiguillon
lorsqu’elle s’égare dans les cheveux, où elle se croit prise
au piège), mais sans masque et sans voile, s’il a de
l’expérience, et après avoir plongé dans l’eau froide ses
bras nus jusqu’au coude, il recueille l’essaim en secouant
vigoureusement au-dessus d’une ruche renversée la
branche qui le porte. La grappe y tombe lourdement
comme un fruit mûr. Ou bien, si la branche est trop forte, il
puise à même le tas, à l’aide d’une cuiller et répand ensuite
où il veut les cuillerées vivantes, comme il ferait du blé. Il n’a
pas à craindre les abeilles qui bourdonnent autour de lui et
qui couvrent en foule ses mains et son visage. Il écoute leur
chant d’ivresse qui ne ressemble pas à leur chant de
colère. Il n’a pas à craindre que l’essaim se divise, s’irrite,
se dissipe ou s’échappe. Je l’ai dit: ce jour-là, les
mystérieuses ouvrières ont un esprit de fête et de
confiance que rien ne saurait altérer. Elles se sont
détachées des biens qu’elles avaient à défendre, et ne
reconnaissent plusieurs ennemis. Elles sont inoffensives à
force d’être heureuses, et elles sont heureuses sans qu’on
sache pourquoi: elles accomplissent la loi. Tous les êtres
ont ainsi un moment de bonheur aveugle que la nature leur
ménage lorsqu’elle veut arriver à ses fins. Ne nous
étonnons point que les abeilles en soient dupes; nousmêmes,
depuis tant de siècles que nous l’observons avec
l’aide d’un cerveau plus parfait que le leur, nous en
sommes dupes aussi et ignorons encore si elle est
bienveillante, indifférente ou bassement cruelle.
L’essaim demeurera où la reine est tombée, et fût-elle
tombée seule dans la ruche, sa présence signalée toutes
les abeilles, en longues files noires, dirigeront leurs pas
vers la retraite maternelle; et tandis que la plupart y
pénètrent en hâte, une multitude d’autres, s’arrêtant un
instant sur le seuil des portes inconnues, y formeront les
cercles d’allégresse solennelle dont elles ont coutume de
saluer les événements heureux. Elles «battent le rappel»,
disent les paysans. A l’instant même, l’abri inespéré est
accepté et exploré dans ses moindres recoins; sa position
dans le rucher, sa forme, sa couleur sont reconnus et
inscrits dans des milliers de petites mémoires prudentes et
fidèles. Les points de repère des alentours sont
soigneusement relevés, la cité nouvelle existe déjà tout
entière au fond de leurs imaginations courageuses, et sa
place est marquée dans l’esprit et le coeur de tous ses
habitants; on entend retentir en ses murs l’hymne d’amour
de la présence royale, et le travail commence.
XXXI
Si l’homme ne le recueille point, l’histoire de l’essaim ne
finit pas ici. Il reste suspendu à la branche jusqu’au retour
des ouvrières qui font l’office d’éclaireurs ou de fourriers
ailés et qui, dès les premières minutes de l’essaimage, se
sont dispersées dans toutes les directions pour aller à la
recherche d’un logis. Une à une elles reviennent et rendent
compte de leur mission, et, puisqu’il nous est impossible
de pénétrer la pensée des abeilles, il faut bien que nous
interprétions humainement le spectacle auquel nous
assistons. Il est donc probable qu’on écoute attentivement
leurs rapports. L’une préconise apparemment un arbre
creux, une autre vante les avantages d’une fente dans un
vieux mur, d’une cavité dans une grotte ou d’un terrier
abandonné. Il arrive souvent que l’assemblée hésite et
délibère jusqu’au lendemain matin. Enfin le choix se fait et
l’accord s’établit. A un moment donné, toute la grappe
s’agite, fourmille, se désagrège, s’éparpille et, d’un vol
impétueux et soutenu qui cette fois ne connaît plus
d’obstacle, par-dessus les haies, les champs de blé, les
champs de lin, les meules, les étangs, les villages et les
fleuves, le nuage vibrant se dirige en droite ligne vers un
but déterminé et toujours très lointain. Il est rare que
l’homme le puisse suivre dans cette seconde étape. Il
retourne à la nature, et nous perdons la trace de sa
destinée.
LIVRE III
LA FONDATION DE LA CITÉ
I
Voyons plutôt ce que fait dans la ruche offerte par
l’apiculteur l’essaim qu’il y a recueilli. Et d’abord rappelonsnous
le sacrifice qu’ont accompli les cinquante mille
vierges qui selon, le mot de Ronsard:
Portent un gentil coeur dedans un petit corps
et admirons encore le courage qu’il leur faut pour
recommencer la vie dans le désert où les voilà tombées.
Elles ont donc oublié la cité opulente et magnifique où elles
sont nées, où l’existence était si sûre, si admirablement
organisée, où le suc de toutes les fleurs qui se souviennent
du soleil permettait de sourire aux menaces de l’hiver. Elles
y ont laissé, endormies au fond de leurs berceaux, des
milliers et des milliers de filles qu’elles ne reverront pas.
Elles y ont abandonné, outre l’énorme trésor de cire, de
propolis et de pollen accumulé par elles, plus de cent vingt
livres de miel, c’est-à-dire douze fois le poids du peuple
entier, près de six cent mille fois le poids de chaque
abeille, ce qui représenterait pour l’homme quarante-deux
mille tonnes de vivres, toute une flottille de gros navires
chargés d’aliments plus précieux et plus parfaits qu’aucun
de ceux que nous connaissions, car le miel est aux abeilles
une sorte de vie liquide, une espèce de chyle
immédiatement assimilable et presque sans déchet.
Ici, dans la demeure nouvelle, il n’y a rien, pas une goutte
de miel, pas un jalon de cire, pas un point de repère et pas
un point d’appui. C’est la nudité désolée d’un monument
immense qui n’aurait que le toit et les murs. Les parois,
circulaires et lisses, ne renferment que l’ombre, et là-haut la
voûte monstrueuse s’arrondit sur le vide. Mais l’abeille ne
connaît pas les regrets inutiles; en tout cas elle ne s’y arrête
point. Son ardeur, loin d’être abattue par une épreuve qui
surpasserait tout autre courage, est plus grande que
jamais. A peine la ruche est-elle redressée et mise en
place, à peine le désarroi de la chute tumultueuse
commence-t-il à s’apaiser, qu’on voit s’opérer dans la
multitude emmêlée une division très nette et tout à fait
inattendue. La plus grande partie des abeilles, comme une
armée qui obéirait à un ordre précis, se met à grimper en
colonnes épaisses le long des parois verticales du
monument. Arrivées dans la coupole, les premières qui
l’atteignent s’y cramponnent par les ongles de leurs pattes
antérieures; celles qui viennent après s’accrochent aux
premières et ainsi de suite, jusqu’à ce que soient formées
de longues chaînes qui servent de pont à la foule qui
s’élève toujours. Peu à peu, ces chaînes se multipliant, se
renforçant et s’enlaçant à l’infini, deviennent des guirlandes
qui, sous l’ascension innombrable et ininterrompue, se
transforment à leur tour en un rideau épais et triangulaire,
ou plutôt en une sorte de cône compact et renversé dont la
pointe s’attache au sommet de la coupole et dont la base
descend en s’évasant jusque la moitié ou les deux tiers de
la hauteur totale de la ruche. Alors, la dernière abeille qui
se sent appelée par une voix intérieure à faire partie de ce
groupe, ayant rejoint le rideau suspendu dans les ténèbres,
l’ascension prend fin, tout mouvement s’éteint peu à peu
dans le dôme, et l’étrange cône renversé attend durant de
longues heures, dans un silence qu’on pourrait croire
religieux et dans une immobilité qui paraît effrayante,
l’arrivée du mystère de la cire.
Pendant ce temps, sans se préoccuper de la formation du
merveilleux rideau aux plis duquel un don magique va
descendre, sans paraître tenté de s’y joindre, le reste des
abeilles, c’est-à-dire toutes celles qui sont demeurées
dans le bas de la ruche, examine l’édifice et entreprend les
travaux nécessaires.
Le sol est soigneusement balayé, et les feuilles mortes, les
brindilles, les grains de sable sont portés au loin, un à un,
une à une, car la propreté des abeilles va jusqu’à la manie,
et, lorsqu’au coeur de l’hiver les grands froids les
empêchent trop longtemps d’effectuer ce qu’on appelle en
apiculture leur «vol de propreté», plutôt que de souiller la
ruche elles périssent en masse, victimes d’affreuses
maladies d’entrailles. Seuls, les mâles sont
incorrigiblement insoucieux, et couvrent impudemment
d’ordures les rayons qu’ils fréquentent et que les ouvrières
sont obligées de nettoyer sans cesse derrière eux.
Après le balayage, les abeilles du même groupe profane,
du groupe qui ne se mêle pas au cône suspendu dans une
sorte d’extase, se mettent à luter minutieusement le
pourtour inférieur de la demeure commune. Ensuite, toutes
les lézardes sont passées en revue, remplies et
recouvertes de propolis, et l’on commence, du haut en bas
de l’édifice, le vernissage des parois. La garde de l’entrée
est réorganisée, et bientôt un certain nombre d’ouvrières
vont aux champs et en reviennent chargées de nectar et de
pollen.
II
Avant de soulever les plis du rideau mystérieux à l’abri
duquel se posent les fondements de la véritable demeure,
essayons de nous rendre compte de l’intelligence que
devra déployer notre petit peuple d’émigrées, de la
justesse du coup d’oeil, des calculs et de l’industrie
nécessaires pour approprier l’asile, pour tracer dans le
vide les plans de la cité, y marquer logiquement la place
des édifices qu’il s’agit d’élever le plus économiquement et
le plus rapidement possible, car la reine, pressée de
pondre, répand déjà ses oeufs sur le sol. Il faut, en outre,
dans ce dédale de constructions diverses, encore
imaginaires et dont la forme est forcément inusitée, ne pas
perdre de vue les lois de la ventilation, de la stabilité, de la
solidité, considérer la résistance de la cire, la nature des
vivres à emmagasiner, l’aisance des accès, les habitudes
de la souveraine, la distribution en quelque sorte
préétablie, parce qu’elle est organiquement la meilleure,
des entrepôts, des maisons, des rues et des passages, et
bien d’autres problèmes qu’il serait trop long d’énumérer.
Or, la forme des ruches que l’homme offre aux abeilles
varie à l’infini, depuis l’arbre creux ou le manchon de
poterie encore en usage en Afrique et en Asie, en passant
par la classique cloche de paille que l’on trouve au milieu
d’une touffe de tournesols, de phlox et de passe-roses,
sous les fenêtres ou dans le potager de la plupart de nos
fermes, jusqu’aux véritables usines de l’apiculture mobiliste
d’aujourd’hui, où s’accumulent parfois plus de cent
cinquante kilogrammes de miel contenus en trois ou quatre
étages de rayons superposés et entourés d’un cadre qui
permet de les enlever, de les manier, d’en extraire la
récolte par la force centrifuge à l’aide d’une turbine, et de
les remettre à leur place, comme on ferait d’un livre dans
une bibliothèque bien rangée.
Le caprice ou l’industrie de l’homme introduit un beau jour
l’essaim docile dans l’une ou l’autre de ces habitations
déroutantes. A la petite mouche de s’y retrouver, de
s’orienter, de modifier des plans que la force des choses
veut pour ainsi dire immuables, de déterminer dans cet
espace insolite la position des magasins d’hiver qui ne
peuvent dépasser la zone de chaleur dégagée la peuplade
à demi engourdie; à elle enfin de prévoir le point où se
concentreront les rayons du couvain, dont l’emplacement,
sous peine de désastre, doit être à peu près invariable, ni
trop haut, ni trop bas, ni trop près, ni trop loin de la porte.
Elle sort, par exemple, du tronc d’un arbre renversé qui ne
formait qu’une longue galerie horizontale, étroite et
écrasée, et la voilà dans un édifice élevé comme une tour
et dont le toit se perd dans les ténèbres. Ou bien, pour
nous rapprocher davantage de son étonnement ordinaire,
elle s’était accoutumée depuis des siècles à vivre sous le
dôme de paille de nos ruches villageoises, et voici qu’on
l’installe dans une espèce de grande armoire, ou de grand
coffre, trois ou quatre fois plus vaste que sa maison natale,
et au milieu d’un enchevêtrement de cadres suspendus les
uns au-dessus des autres, tantôt parallèles, tantôt
perpendiculaires à l’entrée, et formant un réseau
d’échafaudage qui brouillent toutes les surfaces de sa
demeure.
III
N’importe, on na pas d’exemple qu’un essaim ait refusé de
se mettre à la besogne, se soit laissé décourager ou
déconcerter par la bizarrerie des circonstances, pourvu
que l’habitation qu’on lui offrait ne fût pas imprégnée de
mauvaises odeurs, ou réellement inhabitable. Même dans
ce cas il n’est pas question de découragement,
d’affolement ou de renonciation au devoir. Il abandonne
simplement la retraite inhospitalière pour aller chercher
meilleure fortune un peu plus loin. On ne peut dire, non plus,
que l’on soit jamais parvenu à lui faire exécuter un travail
puéril ou illogique. On n’a jamais constaté que les abeilles
aient perdu la tête, ni que, ne sachant à quel parti s’arrêter,
elles aient entrepris au hasard, des constructions hagardes
et hétéroclites. Versez-les dans une sphère, dans un cube,
dans une pyramide, dans un panier ovale ou polygonal,
dans un cylindre ou dans une spirale, visitez-les quelques
jours après, si elles ont accepté la demeure, et vous verrez
que cette étrange multitude de petites intelligences
indépendantes a su se mettre immédiatement d’accord
pour choisir sans hésiter, avec une méthode dont les
principes paraissent inflexibles, mais dont les
conséquences sont vivantes, le point le plus propice et
souvent le seul endroit utilisable de l’habitacle absurde.
Quand on les installe dans l’une de ces grandes usines à
cadres dont nous parlions tantôt, elles ne tiennent compte
de ces cadres qu’autant qu’ils leur fournissent un point de
départ ou des points d’appui commodes pour leurs rayons,
et il est bien naturel qu’elles ne se soucient ni des désirs, ni
des intentions de l’homme. Mais si l’apiculteur a eu soin de
garnir d’une étroite bande de cire la planchette supérieure
de quelques-uns d’entre eux, elles saisiront tout de suite les
avantages que leur offre ce travail amorcé, elles étireront
soigneusement la bandelette, et, y soudant leur propre cire,
prolongeront méthodiquement le rayon dans le plan
indiqué. De même,—et le cas est fréquent dans l’apiculture
intensive d’aujourd’hui,—si tous les cadres de la ruche où
l’on a recueilli l’essaim, sont garnis du haut en bas de
feuilles de cire gaufrée, elles ne perdront pas leur temps à
construire à côté ou en travers, à produire de la cire inutile,
mais, trouvant la besogne à moitié faite, elles se
contenteront d’approfondir et d’allonger chacun des
alvéoles esquissés dans la feuille, en rectifiant à mesure
les endroits où celle-ci s’écarte de la verticale la plus
rigoureuse, et, de cette façon elles posséderont en moins
d’une semaine une cité aussi luxueuse et aussi bien bâtie
que celle qu’elles viennent de quitter, alors que livrées à
leurs seules ressources il leur aurait fallu deux ou trois mois
pour édifier la même profusion de magasins et de maisons
de cire blanche.
IV
Il semble bien que cet esprit d’appropriation excède
singulièrement les bornes de l’instinct. Au reste, rien n’est
plus arbitraire que ces distinctions entre l’instinct et
l’intelligence proprement dite. Sir John Lubbock, qui a fait
sur les fourmis, les guêpes et les abeilles des observations
si personnelles et si curieuses, est très porté, peut-être par
une prédilection inconsciente et un peu injuste pour les
fourmis, qu’il a plus spécialement observées,—car chaque
observateur veut que l’insecte qu’il étudie soit plus
intelligent ou plus remarquable que les autres, et il est bon
de se garder de ce petit travers de l’amour-propre,—sir
John Lubbock, dis-je, est très porté à refuser à l’abeille tout
discernement et toute faculté raisonnante dès qu’elle sort
de la routine de ses travaux habituels. Il en donne pour
preuve une expérience que chacun peut facilement répéter.
Introduisez dans une carafe une demi-douzaine de
mouches et une demi-douzaine d’abeilles, puis, la carafe
horizontalement couchée, tournez-en le fond vers la fenêtre
de l’appartement. Les abeilles s’acharneront, durant des
heures, jusqu’à ce qu’elles meurent de fatigue ou
d’inanition, à chercher une issue à travers le fond de cristal,
tandis que les mouches, en moins de deux minutés, seront
toutes sorties du côté opposé par le goulot. Sir John
Lubbock en conclut que l’intelligence de l’abeille est
extrêmement limitée et que la mouche est bien plus habile
à se tirer d’affaire et à retrouver son chemin. Cette
conclusion ne paraît pas irréprochable. Tournez
alternativement vers la clarté, vingt fois de suite si vous
voulez, tantôt le fond, tantôt le goulot de la sphère
transparente, et vingt fois de suite les abeilles se
retourneront en même temps pour faire face au jour. Ce qui
les perd dans l’expérience du savant anglais, c’est leur
amour de la lumière, et c’est leur raison même. Elles
s’imaginent évidemment que, dans toute prison, la
délivrance est du côté de la clarté la plus vive, elles
agissent en conséquence et s’obstinent à agir trop
logiquement. Elles n’ont jamais eu connaissance de ce
mystère surnaturel qu’est pour elles le verre, cette
atmosphère subitement impénétrable, qui n’existe pas
dans la nature, et l’obstacle et le mystère doivent leur être
d’autant plus inadmissibles, d’autant plus
incompréhensibles qu’elles sont plus intelligentes. Au lieu
que les mouches écervelées, sans se soucier de la
logique, de l’appel de la lumière, de l’énigme du cristal,
tourbillonnent au hasard dans le globe et, rencontrant ici la
bonne fortune des simples, qui parfois se sauvent là où
périssent les plus sages, finissent nécessairement par
trouver sur leur passage le bon goulot qui les délivre.
V
Le même naturaliste donne une autre preuve de leur
manque d’intelligence, et la trouve dans la page que voici
du grand apiculteur américain le vénérable et paternel
Langstroth. «Comme la mouche, dit Langstroth, n’a pas été
appelée à vivre sur les fleurs mais sur des substances
dans lesquelles elle pourrait aisément se noyer, elle se
pose avec précaution sur le bord des vases qui
contiennent une nourriture liquide et y puise prudemment,
tandis que la pauvre abeille s’y jette tête baissée et y périt
bientôt. Le funeste destin de leurs soeurs n’arrête pas un
instant les autres quand elles s’approchent à leur tour de
l’amorce, car elles se posent comme des folles sur les
cadavres et sur les mourantes, pour partager leur triste
sort. Personne ne peut s’imaginer l’étendue de leur folie s’il
n’a vu la boutique d’un confiseur assaillie par des myriades
d’abeilles faméliques. J’en ai vu des milliers retirées des
sirops où elles s’étaient noyées, des milliers se poser sur
le sucre en ébullition, le sol couvert et les fenêtres
obscurcies par les abeilles, les unes se traînant, les autres
volant, d’autres enfin si complètement engluées qu’elles ne
pouvaient ni ramper ni voler; pas une sur dix n’était capable
de rapporter à la maison le butin mal acquis, et cependant
l’air était rempli de légions nouvelles d’arrivantes aussi
insensées.»
Ceci n’est pas plus décisif que ne serait pour un
observateur surhumain qui voudrait fixer les limites de notre
intelligence, la vue des ravages de l’alcoolisme, ou d’un
champ de bataille. Moins, peut-être. La situation de
l’abeille, si on la compare à la nôtre, est étrange en ce
monde. Elle y a été mise pour y vivre dans la nature
indifférente et inconsciente, et non pas à côté d’un être
extraordinaire qui bouleverse autour d’elle les lois les plus
constantes et crée des phénomènes grandioses et
incompréhensibles. Dans l’ordre naturel, dans l’existence
monotone de la forêt natale, l’affolement décrit par
Langstroth ne serait possible que si quelque accident
brisait une ruche pleine de miel. Mais alors il n’y aurait là ni
fenêtres mortelles, ni sucre bouillant, ni sirop trop épais,
par conséquent guère de morts et pas d’autres dangers
que ceux que court tout animal en poursuivant sa proie.
Garderions-nous mieux qu’elles notre sang-froid si une
puissance insolite tentait à chaque pas notre raison? Il
nous est donc bien difficile de juger les abeilles que nousmêmes
rendons folles et dont l’intelligence n’a pas été
armée pour percer nos embûches, de même que la nôtre
ne semble pas armée pour déjouer celles d’un être
supérieur aujourd’hui inconnu mais néanmoins possible.
Ne connaissant rien qui nous domine, nous en concluons
que nous occupons le sommet de la vie sur notre ferre;
mais, après tout, cela n’est pas indiscutable. Je ne
demande pas à croire que lorsque nous faisons des
choses désordonnées ou misérables, nous tombons dans
les pièges d’un génie supérieur, mais il n’est pas
invraisemblable que cela paraisse vrai quelque jour.
D’autre part, on ne peut raisonnablement soutenir que les
abeilles soient dénuées d’intelligence parce qu’elles ne
sont pas encore parvenues à nous distinguer du grand
singe ou de l’ours, et nous traitent comme elles traiteraient
ces hôtes ingénus de la forêt primitive. Il est certain qu’il y a
en nous et autour de nous des influences et des
puissances aussi dissemblables, que nous ne discernons
pas davantage.
Enfin, pour terminer cette apologie où je tombe un peu
dans le travers que je reprochais à sir John Lubbock, ne
faut-il pas être intelligent, pour être capable d’aussi
grandes folies? Il en va toujours ainsi dans ce domaine
incertain de l’intelligence, qui est l’état le plus précaire et le
plus vacillant de la matière. Dans la même clarté que
l’intelligence, il y a la passion, dont on ne saurait dire au
juste si elle est la fumée ou la mèche de la flamme. Et ici la
passion des abeilles est assez noble pour excuser les
vacillements de l’intelligence. Ce qui les pousse à cette
imprudence, ce n’est pas l’ardeur animale à se gorger de
miel. Elles le pourraient faire à loisir dans les celliers de
leur demeure. Observez-les, suivez-les dans une
circonstance analogue, vous les verrez, sitôt leur jabot
plein, retourner à la ruche, y verser leur butin, pour rejoindre
et quitter trente fois en une heure les vendanges
merveilleuses. C’est donc le même désir qui accomplit tant
d’oeuvres admirables: le zèle à rapporter le plus de biens
qu’elles peuvent à la maison de leurs soeurs et de l’avenir.
Quand les folies des hommes ont une cause aussi
désintéressée, nous leur donnons souvent un autre nom.
VI
Pourtant, il faut dire toute la vérité. Au milieu des prodiges
de leur industrie, de leur police et de leurs renoncements,
une chose nous surprendra toujours et interrompra notre
admiration: c’est leur indifférence à la mort et au malheur
de leurs compagnes. Il y a dans le caractère de l’abeille un
dédoublement bien étrange. Au sein de la ruche, toutes
s’aiment et s’entr’aident. Elles sont aussi unies que les
bonnes pensées d’une même âme. Si vous en blessez
une, mille se sacrifieront pour venger son injure. Hors de la
ruche elles ne se connaissent plus. Mutilez, écrasez,—ou
plutôt gardez-vous d’en rien faire, ce serait une cruauté
inutile, car le fait est constant,—mais enfin supposons que
vous mutiliez, que vous écrasiez sur un rayon posé à
quelques pas de leur demeure, dix, vingt ou trente abeilles
sorties de la même ruche, celles que vous n’aurez pas
touchées ne tourneront pas la tète et continueront de puiser
au moyen de leur langue, fantastique comme une arme
chinoise, le liquide qui leur est plus précieux que la vie,
inattentives aux agonies dont les derniers gestes les frôlent
et aux cris de détresse que l’on pousse autour d’elles. Et
quand le rayon sera vide, pour que rien ne se perde, pour
recueillir le miel qui s’attache aux victimes, elles monteront
tranquillement sur les mortes et sur les blessées, sans
s’émouvoir de la présence des unes et sans songer à
secourir les autres. Elles n’ont donc, dans ce cas, ni la
notion du danger qu’elles courent, puisque la mort qui se
répand autour d’elles ne les trouble point, ni le moindre
sentiment de solidarité ou de pitié. Pour le danger, cela
s’explique, l’abeille ne connaît pas la crainte, et rien au
monde ne l’épouvante, excepté la fumée. Au sortir de la
ruche elle aspire en même temps que l’azur, la longanimité
et de condescendance. Elle s’écarte devant qui la dérange,
elle affecte d’ignorer l’existence de qui ne la serre pas de
trop près. On dirait qu’elle se sait dans un univers qui
appartient à tous, où chacun a droit à sa place, où il
convient d’être discret et pacifique. Mais sous cette
indulgence se cache paisiblement un coeur si sûr de soi
qu’il ne songe pas à s’affirmer. Elle fait un détour si
quelqu’un la menace, mais elle ne fuit jamais. D’autre part
dans la ruche, elle ne se borne pas à cette passive
ignorance du péril. Elle fond avec une impétuosité inouïe
sur tout être vivant: fourmi, lion ou homme qui ose effleurer
l’arche sainte. Appelons cela, selon notre disposition
d’esprit, colère, acharnement stupide ou héroïsme.
Mais sur son manque de solidarité hors de la ruche et
même de sympathie dans la ruche, il n’y a rien à dire. Fautil
croire qu’il y ait de ces limites imprévues dans toute
espèce d’intelligence et que la petite flamme qui émane à
grand’peine d’un cerveau, à travers la combustion difficile
de tant de matières inertes, soit toujours si incertaine
qu’elle n’éclaire mieux un point qu’au détriment de
beaucoup d’autres? On peut estimer que l’abeille, ou que la
nature dans l’abeille a organisé d’une manière plus parfaite
que nulle autre part, le travail en commun, le culte et l’amour
de l’avenir. Est-ce pour cette raison qu’elles perdent de vue
tout le reste? Elles aiment en avant d’elles et nous aimons
surtout autour de nous. Peut-être suffit-il d’aimer ici pour
n’avoir plus d’amour à dépenser là-bas. Rien n’est plus
variable que la direction de la charité ou de la pitié. Nousmêmes,
autrefois, nous aurions été moins choqués
qu’aujourd’hui de cette insensibilité des abeilles, et bien
des anciens n’eussent guère songé à la leur reprocher.
D’ailleurs, pouvons-nous prévoir tous les étonnements d’un
être qui nous observerait comme nous les observons?
VII
Il resterait à examiner, pour nous faire une idée plus nette
de leur intelligence, de quelle façon elles communiquent
entre elles. Il est manifeste qu’elles s’entendent, et qu’une
république si nombreuse et dont les travaux sont si variés
et si merveilleusement concertés, ne saurait subsister dans
le silence et l’isolement spirituel de tant de milliers d’êtres.
Elles doivent donc avoir la faculté d’exprimer leurs pensées
ou leur sentiments, soit au moyen d’un vocabulaire
phonétique, soit plus probablement à l’aide d’une sorte de
langage tactile ou d’une intuition magnétique, qui répond
peut-être à des sens ou à des propriétés de la matière qui
nous sont totalement inconnus, intuition dont le siège
pourrait se trouver dans ces mystérieuses antennes qui
palpent et comprennent les ténèbres et qui, d’après les
calculs de Cheshire, sont formés chez les ouvrières de
douze mille poils tactiles et de cinq mille cavités olfactives.
Ce qui prouve qu’elles ne s’entendent pas seulement sur
leurs travaux habituels, mais que l’extraordinaire a
également un nom et une place dans leur langue, c’est la
manière dont une nouvelle, bonne ou fâcheuse, coutumière
ou surnaturelle, se répand dans la ruche; la perte ou le
retour de la mère, la chute d’un rayon, l’entrée d’un ennemi,
l’intrusion d’une reine étrangère, l’approche d’une troupe de
pillardes, la découverte d’un trésor, etc. A chacun de ces
événements, l’attitude et le murmure des abeilles sont si
différents, si caractéristiques, que l’apiculteur expérimenté
devine assez aisément ce qui se passe dans l’ombre en
émoi de la foule.
Si vous voulez une preuve plus précise, observez une
abeille qui vient de trouver quelques gouttes de miel
répandues sur le seuil de votre fenêtre ou sur un coin de
votre table. D’abord elle s’en gorgera si avidement que
vous pourrez tout à loisir et sans crainte de la distraire, lui
marquer le corselet d’une petite tache de peinture. Mais
cette gloutonnerie n’est qu’apparente. Ce miel ne passe
pas dans l’estomac proprement dit, dans ce qu’il faudrait
appeler son estomac personnel; il reste dans le jabot, le
premier estomac, qui est, si l’on peut ainsi parler, l’estomac
de la communauté. Sitôt que ce réservoir est rempli,
l’abeille s’éloignera, mais non pas directement et
étourdiment comme ferait un papillon ou une mouche. Au
contraire, vous la verrez voler quelques instants à reculons,
en un va-et-vient attentif, dans l’embrasure de la fenêtre ou
autour de vôtre table, la face tournée vers l’appartement.
Elle reconnaît les lieux et fixe en sa mémoire là position
exacte du trésor. Ensuite elle se rend à la ruche, y dégorge
son butin dans l’une des cellules du grenier, pour revenir
trois ou quatre minutes après, reprendre une nouvelle
charge sur le seuil de la fenêtre providentielle. De cinq en
cinq minutes, tant qu’il y aura du miel, jusqu’au soir s’il le
faut, sans s’interrompre, sans prendre de repos, elle fera
ainsi des voyages réguliers de la fenêtre à la ruche et de la
ruche à la fenêtre.
VIII
Je ne veux pas orner la vérité, comme beaucoup l’ont fait,
qui ont écrit sur les abeilles. Des observations de ce genre
n’offrent quelque intérêt que si elles sont absolument
sincères. J’aurais reconnu que les abeilles sont incapables
de se faire part d’un événement extérieur, que j’aurais pu
trouver, ce me semble, en regard de la petite déception
éprouvée, quelque plaisir à constater une fois de plus que
l’homme est, après tout, le seul être réellement intelligent
qui habite notre globe. Et puis, arrivé à un certain point de
la vie, on ressent plus de joie à dire des choses vraies que
des choses frappantes. Il convient ici comme en toute
circonstance, de se tenir à ce principe: que si la vérité
toute nue paraît sur le moment moins grande, moins noble
ou moins intéressante que l’ornement imaginaire qu’on lui
pourrait donner, la faute en est à nous qui ne savons pas
encore distinguer le rapport toujours étonnant qu’elle doit
avoir à notre être encore ignoré et aux lois de l’univers, et
dans ce cas, ce n’est pas la vérité qui a besoin d’être
agrandie et ennoblie, mais notre intelligence.
J’avouerai donc que souvent les abeilles marquées
reviennent seules. Il faut croire qu’il y a chez elles les
mêmes différences de caractère que chez les hommes,
qu’on en trouve qui sont silencieuses et d’autres bavardes.
Quelqu’un qui assistait à mes expériences, soutenait que
c’était évidemment par égoïsme ou par vanité que
beaucoup n’aiment pas à révéler la source de leur richesse
ou à partager avec une de leurs amies la gloire d’un travail,
que la ruche doit trouver miraculeux. Voilà de bien vilains
vices qui n’exhalent pas la bonne odeur, loyale et fraîche,
de la maison des mille soeurs. Quoi qu’il en soit, il arrive
souvent aussi que l’abeille favorisée par le sort revienne au
miel accompagnée de deux ou trois collaboratrices. Je
sais que sir John Lubbock dans l’appendice de son
ouvrage, Ants, Bees and Wasps, dresse de longs et
minutieux tableaux d’observations, d’où l’on peut conclure
que presque jamais une autre abeille ne suit l’indicatrice.
J’ignore à quelle espèce d’abeilles avait affaire le savant
naturaliste, ou si les circonstances étaient particulièrement
défavorables. Pour moi, en consultant mes propres tables,
faites avec soin, et après avoir pris toutes les précautions
possibles pour que les abeilles ne fussent pas directement
attirées par l’odeur du miel, j’y vois qu’en moyenne quatre
fois sur dix une abeille en amenait d’autres.
J’ai même rencontré un jour une extraordinaire petite
abeille italienne, dont j’avais marqué le corselet d’une tache
de couleur bleue. Dès son second voyage elle arriva avec
deux de ses soeurs. J’emprisonnai celles-ci sans la
troubler. Elle repartit, puis reparut avec trois associées que
j’emprisonnai encore, et ainsi de suite jusqu’à la fin de
l’après-midi, où, comptant mes captives, je constatai
qu’elle avait communiqué la nouvelle à dix-huit abeilles.
Au résumé, si vous faites les mêmes expériences, vous
reconnaîtrez que la communication, si elle n’est pas
régulière, est à tout la moins fréquente. Cette faculté est
tellement connue des chasseurs d’abeilles en Amérique,
qu’ils l’exploitent quand il s’agit de découvrir un nid. «Ils
choisissent, dit M. Josiah Emery (cité par Romanes dans
l’Intelligence des animaux, t. I, p. 117) ils choisissent, pour
commencer leurs opérations, un champ ou un bois loin de
toute colonie d’abeilles apprivoisées. Arrivés sur le terrain,
ils avisent quelques abeilles qui sont à butiner sur les
fleurs, les attrapent et les enferment dans une boîte à miel,
puis, lors-qu’elles se sont repues, ils les lâchent. Vient alors
un moment d’attente dont la longueur dépend de la
distance à laquelle se trouve l’arbre aux abeilles; enfin,
avec de la patience, le chasseur finit toujours par
apercevoir ses abeilles qui s’en reviennent escortées de
plusieurs compagnes. Il s’en empare comme avant, leur
fournit un régal et les lâche chacune en un point différent,
en ayant soin d’observer la direction qu’elles prennent; le
point vers lequel elles paraissent converger lui désigne
approximativement la position du nid.»
IX
Vous observerez aussi dans vos expériences, que les
amies, qui paraissent obéir au mot d’ordre de la bonne
fortune, ne volent pas toujours de conserve et qu’il y a
souvent un intervalle de plusieurs secondes entre les
diverses arrivées. Il faudrait donc, au sujet de ces
communications, se poser la question que sir John
Lubbock a résolue pour celles des fourmis.
Les compagnes qui viennent au trésor découvert par la
première abeille, ne font-elles que la suivre ou bien y
peuvent-elles être envoyées par celle-ci et le trouver par
elles-mêmes en suivant ses indications et la description
des lieux qu’elle aurait faite? Il y a là, on le conçoit, au point
de vue de l’étendue et du travail de l’intelligence, une
différence énorme. Le savant anglais, à l’aide d’un appareil
compliqué et ingénieux, de passerelles, de couloirs, de
fossés pleins d’eau et de ponts volants, est parvenu à
établir que dans ces cas, les fourmis suivaient simplement
la piste de l’insecte indicateur. Ces expériences étaient
praticables avec les fourmis que l’on peut obliger de
passer par où l’on veut, mais à l’abeille, qui a des ailes,
toutes les voies sont ouvertes. Il faudrait donc imaginer
quelque autre expédient. En voici un dont j’ai usé, qui ne
m’a pas donné de résultats décisifs, mais qui, mieux
organisé et dans des circonstances plus favorables,
entraînerait, je pense, des certitudes satisfaisantes.
Mon cabinet de travail à la campagne, se trouve au
premier étage, au-dessus d’un rez-de-chaussée assez
élevé. Hors le temps que fleurissent les tilleuls et les
châtaigniers, les abeilles ont si peu coutume de voler à
cette hauteur, que durant plus d’une semaine avant
l’observation, j’avais laissé sur la table un rayon de miel
désoperculé (c’est-à-dire dont les cellules étaient
ouvertes), sans qu’une seule fût attirée par son parfum et le
vînt visiter. Je pris alors dans une ruche vitrée, placée non
loin de la maison, une abeille italienne. Je l’emportai dans
mon cabinet, la mis sur le rayon de miel et la marquai
tandis qu’elle se régalait.
Repue, elle prit son vol, retourna à la ruche, et, l’ayant
suivie, je l’y vis se hâter à la surface de la foule, plonger la
tête dans une cellule vide, dégorger son miel et se
disposer à sortir. Je la guettai et m’en saisis lorsqu’elle
reparut sur le seuil. Je répétai vingt fois de suite
l’expérience, prenant des sujets différents et supprimant à
chaque fois l’abeille «amorcée», afin que les autres ne
pussent la suivre à la piste. Pour le faire plus
commodément j’avais placé à la porte de la ruche une
boîte vitrée divisée, par une trappe, en deux
compartiments. Si l’abeille marquée sortait seule, je
l’emprisonnais simplement, comme j’avais fait de la
première, et j’allais attendre dans mon cabinet l’arrivée des
butineuses auxquelles elle aurait pu communiquer la
nouvelle. Si elle sortait accompagnée d’une ou deux
abeilles, je la retenais prisonnière dans le premier
compartiment de la boîte, la séparant ainsi de ses amies,
et après avoir marqué celles-ci d’une autre couleur, je leur
donnais la liberté en les suivant des yeux. Il est évident que
si une communication verbale ou magnétique eût été faite,
comprenant une description des lieux, une méthode
d’orientation, etc., j’aurais dû retrouver dans mon cabinet un
certain nombre de ces abeilles ainsi renseignées. Je dois
reconnaître que je n’en vis venir qu’une. Suivit-elle les
indications reçues dans la ruche, était-ce pur hasard?
L’observation était insuffisante, mais les circonstances ne
me permirent pas de la continuer. Je délivrai les abeilles
«amorcées», et bientôt mon cabinet de travail fut envahi
par la foule bourdonnante à laquelle elles avaient enseigné,
selon leur méthode habituelle, le chemin du trésor[1].
[1] J’ai recommencé l’expérience aux premiers soleils de
ce printemps ingrat. Elle m’a donné le même résultat
négatif. D’autre part, un apiculteur de mes amis,
observateur très habile et très sincère, à qui j’avais
soumis le problème, m’écrit qu’il vient d’obtenir, en usant
du même procédé, quatre communications irrécusables.
Le fait demande à être vérifié et la question n’est pas
résolue. Mais je suis convaincu que mon ami s’est
laissé induire en erreur par son désir, très naturel, de voir
réussir l’expérience.
X
Sans rien conclure de cette expérience incomplète, bien
d’autres traits curieux nous obligent d’admettre qu’elles ont
d’autres traits curieux nous obligent d’admettre qu’elles ont
entre elles des rapports spirituels qui dépassent la portée
d’un «oui» ou d’un «non» ou de ces relations élémentaires
qu’un geste ou l’exemple déterminent. On pourrait citer,
entre autres, la mouvante harmonie du travail dans la ruche,
la surprenante division de la besogne, le roulement régulier
qu’on y trouve. Par exemple, j’ai souvent constaté que les
butineuses que j’avais marquées le matin, s’occupaient
l’après-midi,—à moins que les fleurs ne fussent très
abondantes,—à réchauffer ou à éventer le couvain, ou bien
je les découvrais parmi la foule qui forme ces mystérieuses
chaînes endormies au milieu desquelles travaillent les
cirières et les sculpteuses. J’ai observé aussi que les
ouvrières que je voyais recueillir le pollen durant un jour ou
deux, n’en rapportaient point le lendemain et sortaient à la
recherche exclusive du nectar, et réciproquement.
On pourrait citer encore, au point de vue de là division du
travail, ce que le célèbre apiculteur français Georges de
Layens appelle la répartition des abeilles sur les plantes
mellifères. Chaque jour, dès la première heure de soleil,
dès la rentrée des exploratrices de l’aurore, la ruche qui
s’éveille apprend les bonnes nouvelles de la terre:
«Aujourd’hui fleurissent les tilleuls qui bordent le canal»,
—«le trèfle blanc éclaire l’herbe des routes»,—«le mélilot
et la sauge des prés vont s’ouvrir»,—«les lys, les résédas
ruissellent de pollen». Vite, il faut s’organiser, prendre des
mesures, répartir la besogne. Cinq mille des plus robustes
iront jusqu’aux tilleuls, trois mille des plus jeunes animeront
le trèfle blanc. Celles-ci aspiraient hier le nectar des
corolles, aujourd’hui, pour reposer leur langue et les
glandes de leur jabot, elles iront recueillir le pollen rouge du
réséda, celles-là le pollen jaune des grands lys, car vous ne
verrez jamais une abeille récolter ou mêler des pollens de
couleur ou d’espèce différentes; et l’assortiment
méthodique dans les greniers, suivant les nuances et
l’origine, de la belle farine parfumée est une des grandes
préoccupations de la ruche. Ainsi sont distribués les ordres
par le génie caché. Aussitôt, les travailleuses sortent en
longues files et chacune d’elles vole droit à sa tâche. «Il
semble, dit de Layens, que les abeilles soient parfaitement
renseignées sur la localité, la valeur mellifère relative et la
distance de toutes les plantes qui sont dans un certain
rayon autour de la ruche.
«Si on note avec soin les diverses directions que prennent
les butineuses, et si l’on va observer en détail la récolte des
abeilles sur les diverses plantes d’alentour, on constate
que les ouvrières se distribuent sur les fleurs
proportionnellement à la fois au nombre des plantes d’une
même espèce et à leur richesse mellifère. Il y a plus: elles
estiment chaque jour la valeur du meilleur liquide sucré
qu’elles peuvent récolter.
«Si par exemple, au printemps, après la floraison des
saules, au moment où rien n’est encore fleuri dans les
champs, les abeilles n’ont guère pour ressource que les
premières fleurs des bois, on peut les voir visiter
activement les anémones, les pulmonaires, les ajoncs et
les violettes. Quelques jours plus tard, des champs de chou
ou de colza viennent-ils à fleurir en assez grand nombre, on
verra les abeilles abandonner presque complètement la
visite des plantes des bois encore en pleine floraison, pour
se consacrer à la visite des fleurs de chou ou de colza.
«Chaque jour, elles règlent ainsi leur distribution sur les
plantes, de manière à récolter le meilleur liquide sucré
dans le moins de temps possible.
«On peut donc dire que la colonie d’abeilles, aussi bien
dans ses travaux de récolte que dans l’intérieur de la ruche,
sait établir une distribution rationnelle du nombre
d’ouvrières, tout en appliquant le principe de la division du
travail.»
XI
Mais, dira-t-on, que nous importe que les abeilles soient
plus ou moins intelligentes? Pourquoi peser ainsi, avec tant
de soin, une petite trace de matière presque invisible,
comme s’il s’agissait d’un fluide dont dépendissent les
destinées de l’homme? Sans rien exagérer, je crois que
l’intérêt que nous y avons est des plus appréciables. A
trouver, hors de nous une marque réelle d’intelligence, nous
éprouvons un peu de l’émotion de Robinson découvrant
l’empreinte d’un pied humain sur la grève de son île. Il
semble que nous soyons moins seuls que nous ne croyions
l’être. Quand nous essayons de nous rendre compte de
l’intelligence des abeilles, c’est en définitive le plus
précieux de notre substance que nous étudions en elles,
c’est un atome de cette matière extraordinaire qui, partout
où elle s’attache, a la propriété magnifique de transfigurer
les nécessités aveugles, d’organiser, d’embellir et de
multiplier la vie, de tenir en suspens, d’une manière plus
frappante, la force obstinée de la mort et le grand flot
inconsidéré qui roule presque tout ce qui existe dans une
inconscience éternelle.
Si nous étions seuls à posséder et à maintenir une parcelle
de matière en cet état particulier de floraison ou
d’incandescence que nous nommons l’intelligence, nous
aurions quelque droit de nous croire privilégiés, de nous
imaginer que la nature atteint en nous une sorte de but;
mais voilà toute une catégorie d’êtres, les hyménoptères,
où elle atteint un but à peu près identique. Cela ne décide
rien si l’on veut, mais le fait n’en occupe par moins un rang
honorable parmi la foule des petits faits qui contribuent à
éclairer notre situation sur cette terre. Il y a là, d’un certain
point de vue, une contre-épreuve de la partie la plus
indéchiffrable de notre être, il y a là des superpositions de
destinées que nous dominons d’un lieu plus élevé qu’aucun
de ceux que nous atteindrons pour contempler les
destinées de l’homme. Il y a là, en raccourci, de grandes et
simples lignes que nous n’avons jamais l’occasion de
démêler ni de suivre jusqu’au bout dans notre sphère
démesurée. Il y a là l’esprit et la matière, l’espèce et
l’individu, l’évolution et la permanence, le passé et l’avenir,
la vie et la mort, accumulés dans un réduit que notre main
soulève et que nous embrassons d’un coup d’oeil; et l’on
peut se demander si la puissance des corps et la place
qu’ils occupent dans le temps et l’espace modifient autant
que nous le croyons l’idée secrète de la nature, que nous
nous efforçons de saisir dans la petite histoire de la ruche,
séculaire en quelques jours, comme dans la grande
histoire des hommes dont trois générations débordent un
long siècle.
XII
Reprenons donc, où nous l’avions laissée l’histoire de notre
ruche, pour écarter, autant que possible, un des plis du
rideau de guirlandes au milieu duquel l’essaim commence
à éprouver cette étrange sueur presque aussi blanche que
la neige et plus légère que le duvet d’une aile. Car la cire
qui naît ne ressemble pas à celle que nous connaissons
tous: elle est immaculée, impondérable, elle paraît vraiment
l’âme du miel, qui est lui-même l’esprit des fleurs, évoquée
dans une incantation immobile, pour devenir plus tard entre
nos mains, en souvenir, sans doute, de son origine où il y a
tant d’azur, de parfums, d’espace cristallisé, de rayons
sublimés, de pureté et de magnificence, la lumière
odorante de nos derniers autels.
XIII
Il est fort difficile de suivre les diverses phases de la
sécrétion et de l’emploi de la cire dans un essaim qui
commence à bâtir. Tout se passe au profond de la foule,
dont l’agglomération de plus en plus dense, doit produire la
température favorable à cette exsudation qu est le privilège
des plus jeunes abeilles. Huber, qui les étudia le premier
avec une patience incroyable et au prix de dangers parfois
sérieux, consacre à ces phénomènes plus de deux cent
cinquante pages intéressantes, mais forcément confuses.
Pour moi, qui ne fais pas un ouvrage technique, je me
bornerai, en m’aidant au besoin de ce qu’il a si bien
observé, à rapporter ce que chacun peut voir, qui recueille
un essaim dans une ruche vitrée.
Avouons d’abord qu’on ne sait pas encore par quelle
alchimie le miel se transforme en cire dans le corps plein
d’énigmes de nos mouches suspendues. On constate
seulement qu’au bout de dix-huit à vingt-quatre heures
d’attente, dans une température si élevée qu’on croirait
qu’une flamme couve au creux de la ruche, des écailles
blanches et transparentes apparaissent à l’ouverture de
quatre petites poches situées de chaque côté de
l’abdomen de l’abeille.
Quand la plupart de celles qui forment le cône renversé ont
ainsi le ventre galonné de lamelles d’ivoire, on voit tout à
coup l’une d’elles, comme prise d’une inspiration subite, se
détacher de la foule, grimper rapidement le long de la
multitude passive, jusqu’au faîte intérieur de la coupole, où
elle s’attache solidement tout en écartant à coups de tête
les voisines qui gênent ses mouvements. Elle saisit alors
avec les pattes et la bouche l’une des huit plaques de son
ventre, la rogne, la rabote, la ductilise, la pétrit dans sa
salive, la ploie et la redresse, l’écrase et la reforme avec
l’habileté d’un menuisier qui manierait un panneau
malléable. Enfin, lorsque la substance malaxée de la sorte
lui paraît avoir les dimensions et la consistance voulues,
elle l’applique au sommet du dôme, posant ainsi la
première pierre ou plutôt la clef de voûte de la cité nouvelle,
car il s’agit ici d’une ville à l’envers qui descend du ciel et
ne s’élève pas du sein de la terre comme une ville
humaine.
Cela fait, elle ajuste à cette clef de voûte suspendue dans
le vide d’autres fragments de cire qu’elle prend à mesure
sous ses anneaux de corne; elle donne à l’ensemble un
dernier coup de langue, un dernier coup d’antennes; puis,
aussi brusquement qu’elle est venue, elle se retire et se
perd dans la foule.
Immédiatement, une autre la remplace, reprend le travail au
point où elle l’avait laissé, y ajoute le sien, redresse ce qui
ne paraît pas conforme au plan idéal de la tribu, disparaît à
son tour, tandis qu’une troisième, une quatrième, une
cinquième lui succèdent, en une série d’apparitions
inspirées et subites, aucune n’achevant l’oeuvre, toutes
apportant leur part au labeur unanime.
XIV
Un petit bloc de cire encore informe pend alors au sommet
de la voûte. Quand il parait de grosseur suffisante, on voit
surgir de la grappe une autre abeille dont l’aspect diffère
sensiblement de celle des fondatrices qui l’ont précédée.
On pourrait croire, à voir la certitude de sa détermination et
l’attente de celles qui l’entourent, que c’est une sorte
d’ingénieur illuminé, qui tout à coup désigne dans le vide la
place que doit occuper la première cellule, dont
dépendront mathématiquement celles de toutes les autres.
En tout cas, cette abeille appartient à la classe des
ouvrières sculpteuses ou ciseleuses qui ne produisent pas
de cire et se contentent de mettre en oeuvre les matériaux
qu’on leur fournit. Elle choisit donc l’emplacement de la
première cellule, creuse un moment dans le bloc en
ramenant vers les bords qui s’élèvent autour de la cavité, la
cire qu’elle ôte dans le fond. Ensuite, comme l’avaient fait
les fondatrices, elle abandonne soudain son ébauche, une
ouvrière impatiente la remplace et reprend son oeuvre
qu’une troisième achèvera, pendant que d’autres entament
autour d’elles, selon la même méthode de travail
interrompu et successif, le reste de la surface et le côté
opposé de la paroi de cire. On dirait qu’une loi essentielle
de la ruche y divise l’orgueil de la besogne et que toute
oeuvre y doive être commune et anonyme pour qu’elle soit
plus fraternelle.
XV
Bientôt le rayon naissant se devine. Il est encore
lenticulaire, car les petits tubes prismatiques qui le
composent, inégalement prolongés, s’accourcissent en une
dégradation régulière du centre aux extrémités. À ce
moment, il a à peu près l’apparence et l’épaisseur d’une
langue humaine formée sur ses deux faces de cellules
hexagones juxtaposées et adossées.
Dès que les premières cellules sont construites, les
fondatrices fixent à la voûte un deuxième, puis à mesure,
un troisième et un quatrième bloc de cire. Ces blocs
s’échelonnent à intervalles réguliers et calculés dételle
sorte que lorsque les rayons auront acquis toute leur force,
ce qui n’a lieu que beaucoup plus tard, les abeilles auront
toujours l’espace nécessaire pour circuler entre les parois
parallèles.
Il faut donc que, dans leur plan, elles prévoient l’épaisseur
définitive de chaque rayon, qui est de vingt-deux ou vingttrois
millimètres, et en même temps la largeur des rues qui
les séparent et qui doivent avoir environ onze millimètres
de large, c’est-à-dire le double de la hauteur d’une abeille,
puisque, entre les rayons, elles auront à passer dos à dos.
D’ailleurs elles ne sont pas infaillibles et leur certitude ne
paraît pas machinale. Dans des circonstances difficiles
elles commettent parfois d’assez grosses erreurs. Il y a
souvent trop d’espace entre les rayons ou trop peu. Elles y
remédient alors du mieux qu’elles peuvent, soit en faisant
obliquer le rayon trop rapproché, soit en intercalant dans la
vide trop grand un rayon irrégulier. «Il leur arrive parfois de
se tromper, dit à ce propos Réaumur, et c’est encore un
des faits qui semblent prouver qu’elles jugent.»
XVI
On sait que les abeilles construisent quatre espèces de
cellules. D’abord les cellules royales, qui sont
exceptionnelles et ressemblent à un gland de chêne,
ensuite les grandes cellules réservées à l’élevage des
mâles et à l’emmagasinage des provisions quand les fleurs
surabondent, puis les petites cellules qui servent de
berceau aux ouvrières et de magasins ordinaires, et,
normalement, occupent à peu près les huit dixièmes de la
surface bâtie de la ruche. Enfin, pour relier sans désordre
les grandes aux petites, elles édifient un certain nombre de
cellules de transition. A part l’inévitable irrégularité de ces
dernières, les dimensions du deuxième et du troisième
type sont si bien calculées, qu’au moment de
l’établissement du système décimal, lorsqu’on chercha
dans la nature une mesure fixe qui pût servir de point de
départ et d’étalon incontestable, Réaumur proposa l’alvéole
de l’abeille[1].
Chacun de ces alvéoles est un tuyau hexagone posé sur
une base pyramidale, et chaque rayon est formé de deux
couches de ces tuyaux opposés par la base, de telle
manière que chacun des trois rhombes ou losanges qui
constituent la base pyramidale d’une cellule de l’avers
forme en même temps la base également pyramidale de
trois cellules du revers.
C’est dans ces tubes prismatiques qu’est emmagasiné le
miel. Pour éviter que ce miel s’en échappe pendant le
temps de sa maturation, ce qui arriverait inévitablement
s’ils étaient strictement horizontaux comme ils paraissent
l’être, les abeilles les relèvent légèrement selon un angle de
quatre ou cinq degrés.
«Outre l’épargne de cire, dit Réaumur en considérant
l’ensemble de cette merveilleuse construction, outre
l’épargne de cire, qui résulte de la disposition des cellules,
outre qu’au moyen de cet arrangement les abeilles
remplissent le gâteau sans qu’il y reste aucun vide, il en
revient encore des avantages par rapport à la solidité de
l’ouvrage. L’angle du fond de chaque cellule, le sommet de
la cavité pyramidale, est arc-bouté par l’arête que font
ensemble deux pans de l’hexagone d’une autre cellule. Les
deux triangles ou prolongements des pans hexagones qui
remplissent un des angles rentrants de la cavité renfermée
par les trois rhombes forment ensemble un angle plan par
le côté où ils se touchent; chacun de ces angles, qui est
concave en dedans de la cellule, soutient du côté de sa
convexité une des lames employées à former l’hexagone
d’une autre cellule, et cette lame, qui s’appuie sur cet angle,
tient contre la force qui tendrait à les pousser en dehors;
c’est ainsi que les angles se trouvent fortifiés. Tous les
avantages que l’on pouvait demander par rapport à la
solidité de chaque cellule lui sont procurés par sa propre
figure et par la manière dont elles sont disposées les unes
par rapport aux autres.»
[1] On rejeta, non sans motifs, cet étalon. Le diamètre
des alvéoles est d’une régularité admirable, mais,
comme tout ce qui est produit par un organisme vivant, il
n’est pas mathématiquement invariable dans la même
ruche. En outre, comme le fait remarquer M. Maurice
Girard, les diverses espèces d’abeilles ont un apothème
d’alvéole distinct, de sorte que l’étalon serait différent
d’une ruche à l’autre, suivant l’espèce d’abeilles qui s’y
trouve.
XVII
«Les géomètres savent, dit le Dr Reid, qu’il n’y a que trois
sortes de figures que l’on puisse adopter pour diviser une
surface en petits espaces semblables, de forme régulière
et de même grandeur sans interstices.
«Ce sont le triangle équilatéral, le carré et l’hexagone
régulier qui, en ce qui concerne la construction des cellules,
l’emporte sur les deux autres figures, au point de vue de la
commodité et de la résistance. Or, c’est justement la forme
hexagone que les abeilles adoptent, comme si elles en
connaissaient les avantages.
«De même, le fond des cellules se compose de trois plans
qui se rencontrent en un point, et il a été démontré que ce
système de construction permet de réaliser une économie
considérable en fait de travail et de matériaux. Encore la
question était-elle de savoir quel angle d’inclinaison des
plans correspond à l’économie la plus grande, problème
de hautes mathématiques qui a été résolu par quelques
savants, entre autres Maclaurin dont on trouvera la solution
dans le compte rendu de la Société royale de Londres[1].
Or, l’angle ainsi déterminé par le calcul correspond à celui
que l’on mesure au fond des cellules.»
[1] Réaumur avait proposé au célèbre mathématicien
Koenig le problème suivant: «Entre toutes les cellules
hexagonales à fond pyramidal composé de trois
rhombes semblables et égaux, déterminer celle qui peut
être construite avec le moins de matière?»—Koenig
trouva qu’une telle cellule avait son fond fait de trois
rhombes dont chaque grand angle était de 109 degrés
26 minutes et chaque petit de 70 degrés 34 minutes. Or,
un autre savant. Maraldi, ayant mesuré aussi
exactement que possible les angles des rhombes
construits par les abeilles, fixa les grands à 109 degrés
28 minutes et les petits à 70 degrés 32 minutes. Il n’y
avait donc entre les deux solutions qu’une différence de
2 minutes. Il est probable que l’erreur, s’il y en a une,
doit être imputée à Maraldi plutôt qu’aux abeilles, car
aucun instrument ne permet de mesurer avec une
précision infaillible les angles des cellules qui ne sont
pas assez nettement définis.
Un autre mathématicien, Cramer, à qui l’on avait soumis
le même problème, donna d’ailleurs une solution qui se
rapproche encore davantage de celle des abeilles, soit
109 degrés 28 minutes et demie, pour les grands, et 70
degrés 31 minutes et demie pour les petits. Maclaurin,
rectifiant Koenig, donne 70 degrés 32 minutes et 109
degrés 28 minutes. M. Léon Lalanne, 109 degrés 28
minutes 16 secondes et 70 degrés 81 minutes 44
secondes. Voir sur cette question discutée: Maclaurin,
Philos. Trans. of London 1743. Brougham, Rech. anal,
et exper. sur les alv. des ab. L. Lalanne, Note sur l’Arch.
des abeilles, etc.
XVIII
Certes, je ne crois pas que les abeilles se livrent à ces
calculs compliqués, mais je ne crois pas davantage que le
hasard ou la seule force des choses produise ces résultats
étonnants. Pour les guêpes, par exemple, qui construisent
comme les abeilles des gâteaux à cellules hexagones, le
problème était le même et elles l’ont résolu d’une manière
bien moins ingénieuse. Leurs rayons n’ont qu’une couche
de cellules et ne possèdent pas le fond commun qui sert à
la fois aux deux couches opposées du gâteau de l’abeille.
De là, moins de solidité, plus d’irrégularité et une perte de
temps, de matière et d’espace que l’on peut estimer au
quart de l’effort et au tiers de l’espace nécessaires.
Pareillement, les Trigones et les Mélipones, qui sont de
véritables abeilles domestiques, mais d’une civilisation
moins avancée, ne construisent leurs cellules d’élevage
que sur un rang, et appuyent leurs gâteaux horizontaux et
superposés sur d’informes et dispendieuses colonnes de
cire. Quant à leurs cellules à provisions, ce sont de
grandes outres assemblées sans ordre, et là où elles
pourraient s’intersecter, par conséquent réaliser l’économie
de substance et d’espace dont profitent les abeilles, les
Mélipones, sans s’aviser de cette économie possible,
insèrent maladroitement entre les sphères des cellules à
parois planes. Aussi, quand on compare un de leurs nids à
la cité mathématique de nos mouches à miel, on croirait
voir une bourgade de huttes primitives à côté d’une de ces
villes implacablement régulières, qui sont le résultat peutêtre
sans charmes, mais logique, du génie de l’homme qui
lutte plus âprement qu’autrefois contre le temps, l’espace et
la matière.
XIX
La théorie courante, d’ailleurs renouvelée de Buffon,
soutient que les abeilles n’ont par du tout l’intention de faire
des hexagones à base pyramidale, qu’elles veulent
simplement creuser dans la cire des alvéoles ronds, mais
que leurs voisines et celles qui travaillent sur l’autre face du
gâteau, creusant en même temps, avec les mêmes
intentions, les points où les alvéoles se rencontrent
prennent forcément une forme hexagonale. C’est, ajoute-ton,
ce qui arrive pour les cristaux, pour les écailles de
certains poissons, pour les bulles de savon, etc., c’est
encore ce qui arrive dans l’expérience suivante que
propose Buffon. «Qu’on remplisse, dit-il, un vaisseau de
pois ou de quelque autre graine cylindrique et qu’on le
ferme exactement après y avoir versé autant d’eau que les
intervalles, entre les graines, peuvent en recevoir, qu’on
fasse bouillir cette eau, tous ces cylindres deviendront des
colonnes à six pans. On en voit clairement la raison qui est
purement mécanique: chaque graine dont la figure est
cylindrique tend, par son renflement, à occuper le plus
d’espace possible dans un espace donné; elles deviennent
donc toutes nécessairement hexagones par la
compression réciproque. Chaque abeille cherche à
occuper de même le plus d’espace possible dans un
espace donné; il est donc nécessaire aussi, puisque le
corps des abeilles est cylindrique, que leurs cellules soient
hexagones par la même raison des obstacles
réciproques.»
XX
Voilà des obstacles réciproques qui produisent une
merveille, comme les vices des hommes, par la même
raison, produisent une vertu générale, qui est suffisante
pour que l’espèce humaine, souvent odieuse dans ses
individus, ne le soit pas dans son ensemble. On pourrait
d’abord objecter, comme l’ont fait Broughman, Kirby et
Spence, et d’autres savants, que l’expérience des bulles de
savon et des pois ne prouve rien, car dans l’un et l’autre
cas, l’effet de la pression n’aboutit qu’à des formes très
irrégulières et n’explique pas la raison d’être du fond
prismatique des cellules.
On pourrait surtout répondre qu’il y a plus d’une manière de
tirer parti des nécessités aveugles, que la guêpe
cartonnière, le bourdon velu, les mélipones et les trigones
du Mexique et du Brésil, bien que les circonstances et le
but soient pareils, arrivent à des résultats fort différents et
manifestement inférieurs. On pourrait dire encore que si les
cellules de l’abeille obéissent à la loi des cristaux, de la
neige, des bulles de savon ou des pois bouillis de Buffon,
elles obéissent en même temps, par leur symétrie
générale, par leur disposition sur deux couches opposées,
par leur inclinaison calculée, etc., à bien d’autres lois qui ne
se trouvent pas dans la matière.
On pourrait ajouter que tout le génie de l’homme est aussi
dans la façon dont il tire parti de nécessités analogues, et
que si cette façon nous semble la meilleure possible, c’est
qu’il n’y a pas de juge au-dessus de nous. Mais il est bon
que les raisonnements s’effacent devant les faits, et pour
écarter une objection tirée d’une expériences rien ne vaut
une autre expérience.
Afin de m’assurer que l’architecture hexagonale était
réellement inscrite dans l’esprit de l’abeille, j’ai découpé et
enlevé un jour, au centre d’un rayon, à un endroit où il y
avait à la fois du couvain et des cellules pleines de miel, un
disque de la grandeur d’une pièce de cent sous. Coupant
ensuite le disque par le milieu de sa tranche ou de
l’épaisseur de sa circonférence, au point où se joignaient
les bases pyramidales des cellules, j’appliquai sur les
bases de l’une des deux sections ainsi obtenues, une
rondelle d’étain de même dimension et assez résistante
pour que les abeilles ne pussent la déformer ni la faire
fléchir. Puis je remis où je l’avais prise la section munie de
la rondelle. L’une des faces du rayon n’offrait donc rien
d’anormal puisque le dommage était ainsi réparé, mais sur
l’autre se voyait une sorte de grand trou dont le fond était
formé par la rondelle d’étain et qui tenait la place d’une
trentaine de cellules. Les abeilles furent d’abord
déconcertées, elles vinrent en foule examiner et étudier
l’abîme invraisemblable et, plusieurs jours durant,
s’agitèrent tout autour et délibérèrent sans prendre de
décision. Mais comme je les nourrissais abondamment
chaque soir, il vint un moment où elles n’eurent plus de
cellules disponibles pour emmagasiner leurs provisions. Il
est probable qu’alors les grands ingénieurs, les sculpteurs
et les cirières d’élite recurent l’ordre de tirer parti du gouffre
inutile.
Une lourde guirlande de cirières l’enveloppa pour entretenir
la chaleur nécessaire, d’autres abeilles descendirent dans
le trou et commencèrent par fixer solidement la rondelle de
métal à l’aide de petites griffes de cire régulièrement
échelonnées sur son pourtour et qui s’attachaient aux
arêtes des cellules environnantes. Elles entreprirent alors,
en les reliant à ces griffes, la construction de trois ou quatre
cellules, dans le demi-cercle supérieur de la rondelle.
Chacune de ces cellules de transition ou de réparation
avait son dessus plus ou moins déformé pour se souder à
l’alvéole contigu du rayon, mais sa moitié inférieure
dessinait toujours sur rétain trois angles très nets d’où
sortaient déjà trois petites lignes droites qui ébauchaient
régulièrement la première moitié de la cellule suivante.
Au bout de quarante-huit heures, et bien que trois ou quatre
abeilles au plus pussent travailler en même temps dans
l’ouverture, toute la surface de l’étain était couverte
d’alvéoles esquissés. Ces alvéoles étaient certes moins
réguliers que ceux d’un rayon ordinaire; c’est pourquoi la
reine, les ayant parcourus, sagement refusa d’y pondre, car
il n’en serait sorti qu’une génération atrophiée. Mais tous
étaient parfaitement hexagonaux; on n’y trouvait pas une
ligne courbe, pas une forme, pas un angle arrondi.
Pourtant, toutes les conditions habituelles étaient
changées, les cellules n’étaient pas creusées dans un bloc
selon l’observation de Huber, ou dans un capuchon de cire,
selon celle de Darwin, circulaires d’abord et ensuite
hexagonisées par la pression de leurs voisines. Il ne
pouvait être question d’obstacles réciproques attendu
qu’elles naissaient une à une et projetaient librement sur
une sorte de table rase les petites lignes d’amorçage. Il
parait donc bien certain que l’hexagone n’est pas le résultat
de nécessités mécaniques, mais qu’il se trouve
véritablement dans le plan, dans l’expérience, dans
l’intelligence et la volonté de l’abeille. Un autre trait curieux
de leur sagacité que je note à la rencontre, c’est que les
godets qu’elles bâtirent sur la rondelle n’avaient pas d’autre
fond que le métal même. Les ingénieurs de l’escouade
présumaient évidemment que l’étain suffirait à retenir les
liquides et avaient jugé inutile de l’enduire de cire. Mais,
peu après, quelques gouttes de miel ayant été déposées
dans deux de ces godets, ils remarquèrent probablement
qu’il s’altérait plus ou moins au contact du métal. Ils se
ravisèrent alors et recouvrirent d’une sorte de vernis
diaphane toute la surface de l’étain.
XXI
Si nous voulions éclairer tous les secrets de cette
architecture géométrique, nous aurions encore à examiner
plus d’une question intéressante, par exemple la forme des
premières cellules qui s’attachent au toit de la ruche, et qui
est modifiée de manière à toucher ce toit par le plus grand
nombre de points possible.
Il faudrait remarquer aussi, non pas tant l’orientation des
grandes rues, déterminée par le parallélisme des rayons,
que la disposition des ruelles et passages ménagés çà et
là au travers ou autour des gâteaux pour assurer le trafic et
la circulation de l’air, et qui sont habilement distribués de
manière à éviter de trop longs détours ou un
encombrement probable. Il faudrait enfin étudier la
construction des cellules de transition, l’instinct unanime qui
pousse les abeilles à augmenter, à un moment donné, les
dimensions de leurs demeures, soit que la récolte
extraordinaire demande de plus grands vases, soit qu’elles
jugent la population assez forte ou que la naissance des
mâles devienne nécessaire. Il faudrait admirer en même
temps l’économie ingénieuse et l’harmonieuse certitude
avec laquelle elles passent, dans ces cas, du petit au
grand pu du grand au petit, de la symétrie parfaite à une
asymétrie inévitable, pour revenir, dès que le permettent
les lois d’une géométrie animée, à la régularité idéale,
sans qu’une cellule soit perdue, sans qu’il y ait dans la suite
de leurs édifices un quartier sacrifié, enfantin, hésitant et
barbare, ou une zone inutilisable. Mais déjà je crains de
m’être égaré dans bien des détails dénués d’intérêt pour
un lecteur qui n’a peut-être jamais suivi des yeux un vol
d’abeilles ou qui ne s’y est intéressé qu’en passant, comme
nous nous intéressons tous en passant à une fleur, à un
oiseau, à une pierre précieuse, sans demander autre
chose qu’une distraite certitude superficielle, et sans nous
dire assez que le moindre secret d’un objet que nous
voyons dans la nature qui n’est pas humaine, participe
peut-être plus directement à l’énigme profonde de nos fins
et de nos origines, que le secret de nos passions les plus
passionnantes et le plus complaisamment étudiées.
XXI
Pour ne pas alourdir cette étude, je passe également sur
l’instinct assez surprenant qui les fait parfois amincir et
démolir l’extrémité de leurs rayons quand elles veulent
prolonger ou élargir ceux-ci; et, cependant, on conviendra
que démolir pour reconstruire, défaire ce qu’on a fait pour
le refaire plus régulièrement, suppose un singulier
dédoublement de l’aveugle instinct de bâtir. Je passe
encore sur des expériences remarquables que l’on peut
faire pour les forcer de construire des rayons circulaires,
ovales, tubulaires ou bizarrement contournés, et sur la
manière ingénieuse dont elles parviennent à faire
correspondre les cellules élargies des parties convexes
aux cellules rétrécies des parties concaves du gâteau.
Mais avant de quitter ce sujet, arrêtons-nous, ne serait-ce
qu’une minute, à considérer la façon mystérieuse dont elles
concertent leur travail et prennent leurs mesures
lorsqu’elles sculptent en même temps, et sans se voir, les
deux faces opposées d’un rayon. Regardez par
transparence un de ces rayons, et vous apercevrez,
dessinés par des ombres aiguës dans la cire diaphane,
tout un réseau de prismes, aux arêtes si nettes, tout un
système de concordances si infaillibles, qu’on les croirait
estampées dans l’acier.
Je ne sais si ceux qui n’ont jamais vu l’intérieur d’une ruche
se représentent suffisamment la disposition et l’aspect des
rayons. Qu’ils se figurent, pour prendre la ruche de nos
paysans, où l’abeille est livrée à elle-même, qu’ils se
figurent une cloche de paille ou d’osier; cette cloche est
divisée de haut en bas par cinq, six, huit et parfois dix
tranches de cire parfaitement parallèles et assez
semblables à de grandes tranches de pain qui descendent
du sommet de la cloche et épousent strictement la forme
ovoïde de ses parois. Entre chacune de ces tranches est
ménagé un intervalle d’environ onze millimètres dans lequel
se tiennent et circulent les abeilles. Au moment où
commence dans le haut de la ruche la construction d’une
de ces tranches, le mur de cire qui en est l’ébauche, et qui
sera plus tard aminci et étiré, est encore fort épais et isole
complètement les cinquante ou soixante abeilles qui
travaillent sur la face antérieure, des cinquante ou soixante
qui cisèlent en même temps sa face postérieure, en sorte
qu’il est impossible qu’elles se voient mutuellement, à
moins que leurs yeux n’aient le don de percer les corps les
plus opaques. Néanmoins, une abeille de la face
antérieure ne creuse pas un trou, n’ajoute pas un fragment
de cire qui ne corresponde exactement à une saillie ou à
une cavité de la face postérieure et réciproquement.
Comment s’y prennent-elles? Comment se fait-il que l’une
ne creuse pas trop avant et l’autre pas assez?
Comment tous les angles des losanges coïncident-ils
toujours si magiquement? Qu’est-ce qui leur dit de
commencer ici et de s’arrêter là? Il faut nous contenter une
fois de plus de la réponse qui ne répond pas: «C’est un
des mystères de la ruche». Huber a essayé d’expliquer ce
mystère en disant qu’à certains intervalles, par la pression
de leurs pattes ou de leurs dents, elle provoquaient peutêtre
une légère saillie sur la face opposée du rayon, ou
qu’elles se rendaient compte de l’épaisseur plus ou moins
grande du bloc, par la flexibilité, l’élasticité ou quelque
autre propriété physique de la cire, ou encore que leurs
antennes semblent se prêter à l’examen des parties les
plus déliées et les plus contournées des objets et leur
servent de compas dans l’invisible, ou enfin que le rapport
de toutes les cellules dérive mathématiquement de la
disposition et des dimensions de celles du premier rang
sans qu’il y ait besoin d’autres mesures. Mais on voit que
ces explications ne sont pas suffisantes: les premières
sont des hypothèses invérifiables; les autres déplacent
simplement le mystère. Et s’il est bon de déplacer le plus
souvent possible les mystères, encore faut-il ne pas se
flatter qu’un changement de place suffise à les détruire.
XXIII
Quittons enfin les plateaux monotones et le désert
géométrique des cellules. Voilà donc les rayons
commencés et qui deviennent habitables. Bien que
l’infiniment petit s’ajoute, sans espoir apparent, à
l’infiniment petit, et que notre oeil, qui voit si peu de chose,
regarde sans rien voir, l’oeuvre de cire qui ne s’arrête ni de
jour ni de nuit s’étend avec une rapidité extraordinaire. La
reine impatiente a déjà parcouru plus d’une fois les
chantiers qui blanchissent dans l’obscurité, et, maintenant
que les premières lignes des demeures sont achevées,
elle en prend possession avec son cortège de gardiennes,
de conseillères ou de servantes, car on ne saurait dire si
elle est conduite ou suivie, vénérée ou surveillée. Arrivée à
l’endroit qu’elle juge favorable ou que ses conseillères lui
imposent, elle bombe le dos, se recourbe et introduit
l’extrémité de son long abdomen fuselé dans l’un des
godets vierges, pendant que toutes les petites têtes
attentives, les petites têtes aux énormes yeux noirs des
gardes de son escorte, l’enserrent d’un cercle passionné,
lui soutiennent les pattes, lui caressent les ailes et agitent
sur elle leurs fébriles antennes, comme pour l’encourager,
la presser et la féliciter.
On reconnaît aisément l’endroit où elle se trouve à cette
espèce de cocarde étoilée, ou plutôt à cette broche ovale
dont elle est la topaze centrale et qui ressemble assez aux
imposantes broches que portaient nos grand’-mères. Il est
d’ailleurs remarquable, puisque s’offre l’occasion de le
remarquer, que les ouvrières évitent toujours de tourner le
dos à la reine. Sitôt qu’elle s’approche d’un groupe, toutes
s’arrangent de façon à lui présenter invariablement les yeux
et les antennes et marchent devant elle à reculons. C’est un
signe de respect ou plutôt de sollicitude qui, pour
invraisemblable qu’il paraisse, n’en est pas moins constant
et tout à fait général. Mais revenons à notre souveraine.
Souvent, pendant le léger spasme qui accompagne
visiblement l’émission de l’oeuf, une de ses filles la saisit
dans ses bras, et front contre front, bouche contre bouche,
semble lui parler bas. Elle, assez indifférente à ces
témoignages un peu effrénés, prend son temps, ne s’émeut
guère, tout à sa mission qui paraît être pour elle une
volupté amoureuse plutôt qu’un travail. Enfin au bout de
quelques secondes, elle se redresse avec calme, se
déplace d’un pas, fait un quart de tour sur elle-même, et,
avant d’y introduire la pointe de son ventre, plonge la tête
dans la cellule voisine afin de s’assurer que tout y est en
ordre, et qu’elle ne pond pas deux fois dans le même
alvéole, tandis que deux ou trois abeilles de l’escorte
empressée culbutent successivement dans la cellule
abandonnée, pour voir si l’oeuvre est accomplie, et entourer
de leurs soins ou mettre en bonne place le petit oeuf
bleuâtre qu’elle vient d’y déposer. À partir de ce moment
jusqu’aux premiers froids de l’automne, elle ne s’arrête
plus, pondant pendant qu’on la nourrit et dormant—si tant
est qu’elle dorme—en pondant. Elle représente dès lors la
puissance dévorante de l’avenir qui envahit tous les coins
du royaume. Elle suit pas à pas les malheureuses
ouvrières qui s’épuisent à construire les berceaux que sa
fécondité réclame. On assiste ainsi à un concours de deux
instincts puissants dont les péripéties éclairent pour les
montrer, sinon pour les résoudre, plusieurs énigmes de la
ruche.
Il arrive, par exemple, que les ouvrières gagnent une
certaine avance. Obéissant à leurs soucis de bonnes
ménagères qui songent aux provisions des mauvais jours,
elles s’empressent de remplir de miel les cellules
conquises sur l’avidité de l’espèce. Mais la reine
s’approche; il faut que les biens matériels reculent devant
l’idée de la nature, et les ouvrières affolées déménagent en
hâte le trésor importun.
Il arrive aussi que leur avance soit d’un rayon entier: alors,
n’ayant plus sous les yeux celle qui représente la tyrannie
des jours que personne ne verra, elles en profitent pour
bâtir aussi vite que possible une zone de grandes cellules,
de cellules à mâles, dont la construction est beaucoup plus
facile et plus rapide. Arrivée à cette zone ingrate, la reine y
dépose à regret quelques oeufs, la franchit, et vient sur ses
bords exiger de nouvelles cellules d’ouvrières. Les
travailleuses obéissent, rétrécissent graduellement les
alvéoles, et la poursuite recommence, jusqu’à ce que
l’insatiable mère, fléau fécond et adoré, soit ramenée des
extrémités de la ruche aux cellules du début, abandonnées
dans l’entre-temps par la première génération qui vient
d’éclore, et qui bientôt, de ce coin d’ombre où elle est née,
va se répandre sur les fleurs des environs, peupler les
rayons du soleil et animer les heures bienveillantes, pour
se sacrifier à son tour à la génération qui déjà la remplace
dans les berceaux.
XXIV
Et la reine abeille, à qui obéit-elle? A la nourriture qu’on lui
donne; car elle ne prend pas elle-même ses aliments; elle
est nourrie comme un enfant par les ouvrières mêmes que
sa fécondité harasse. Et cette nourriture à son tour, que lui
mesurent les ouvrières, est proportionnée à l’abondance
des fleurs et au butin que rapportent les visiteuses des
calices.—Ici donc, comme partout en ce monde, une
portion du cercle plonge dans les ténèbres; ici donc,
comme partout, c’est du dehors, d’une puissance inconnue
que vient l’ordre suprême, et les abeilles se soumettent
comme nous au maître anonyme de la roue qui tourne sur
elle-même en écrasant les volontés qui la font mouvoir.
Quelqu’un à qui je montrais dernièrement, dans une de
mes ruches de verre! le mouvement de cette roue aussi
visible que la grande roue d’une horloge, quelqu’un qui
voyait à nu l’agitation innombrable des rayons, le
trémoussement perpétuel, énigmatique et fou des
nourrices sur la chambre à couvain, les passerelles et les
échelles animées que forment les cirières, les spirales
envahissantes de la reine, l’activité diverse et incessante
de la foule, l’effort impitoyable et inutile, les allées et venues
accablées d’ardeur, le sommeil ignoré hormis dans des
berceaux que déjà guette le travail de demain, le repos
même de la mort éloigné d’un séjour qui n’admet ni
malades ni tombeaux, quelqu’un qui regardait ces choses,
l’étonnement passé, ne tardait pas à détourner ses yeux où
se lisait je ne sais quel effroi attristé.
Il y a en effet dans la ruche, sous l’allégresse du premier
abord, sous les souvenirs éclatants des beaux jours qui
l’emplissent et en font la cassette des joyaux de l’été, sous
le va-et-vient enivré qui la relie aux fleurs, aux eaux vives, à
l’azur, à l’abondance si paisible de tout ce qui représente la
beauté et le bonheur, il y a en effet, sous toutes ces délices
extérieures, un spectacle qui est un des plus tristes qu’on
puisse voir. Et nous autres aveugles qui n’ouvrons que des
yeux obscurcis, quand nous regardons ces innocentes
condamnées, nous savons bien que ce n’est pas elles
seules que nous sommes près de plaindre, que ce n’est
pas elles seules que nous ne comprenons point, mais une
forme pitoyable de la grande force qui nous anime et nous
dévore aussi.
Oui, si l’on veut, cela est triste, comme tout est triste dans
la nature quand on la regarde de près. Il en sera ainsi tant
que nous ne saurons pas son secret, ou si elle en a un. Et
si nous apprenons un jour qu’elle n’en ait point ou que ce
secret soit horrible, alors naîtront d’autres devoirs qui peutêtre
n’ont pas encore de nom. En attendant, que notre
coeur répète s’il le désire: «Cela est triste», mais que notre
raison se contente de dire: «Cela est ainsi». Notre devoir
de l’heure est de chercher s’il n’y a rien derrière ces
tristesses, et pour cela il ne faut pas en détourner les yeux,
mais les regarder fixement et les étudier avec autant
d’intérêt et de courage que si c’étaient des joies.—Il est
juste qu’avant de nous plaindre, qu’avant de juger la nature,
nous achevions de l’interroger.
XXV
Nous avons vu que les ouvrières, dès qu’elles ne se sentent
plus serrées de près par la menaçante fécondité de la
mère, se hâtent de bâtir des cellules à provisions dont la
construction est plus économique et la capacité plus
grande. Nous avons vu, d’autre part, que la mère préfère
pondre dans les petites cellules et qu’elle en réclame sans
cesse. Néanmoins, à leur défaut, et en attendant qu’on lui
en fournisse, elle se résigne à déposer ses oeufs dans les
larges cellules qu’elle trouve sur son passage.
Les abeilles qui en naîtront seront des mâles ou fauxbourdons,
bien que les oeufs soient en tout pareils à ceux
dont naissent les ouvrières. Or, au rebours de ce qui a lieu
dans la transformation d’une ouvrière en reine, ce n’est pas
la forme ou la capacité de l’alvéole qui détermine ici le
changement, car d’un oeuf pondu dans une grande cellule
et transporté ensuite dans une cellule d’ouvrière sortira (j’ai
réussi à opérer quatre ou cinq fois ce transfert qui est
assez difficile à cause de la petitesse microscopique et de
l’extrême fragilité de l’oeuf) un mâle plus ou moins atrophié,
mais incontestable. Il faut donc que la reine en pondant ait
la faculté de reconnaître ou de déterminer le sexe de l’oeuf
qu’elle dépose, et de l’approprier à l’alvéole sur lequel elle
s’accroupit. Il est rare qu’elle se trompe. Comment fait-elle?
comment, parmi des myriades d’oeufs que contiennent ses
deux ovaires, sépare-t-elle les mâles des femelles, et
comment descendent-ils à son gré dans l’oviducte unique?
Nous voici encore en présence d’une des énigmes de la
ruche, et d’une des plus impénétrables. On n’ignore pas
que la reine vierge n’est point stérile, mais qu’elle ne peut
pondre que des oeufs de mâles. Ce n’est qu’après la
fécondation du vol nuptial qu’elle produit à son choix des
ouvrières ou des faux-bourdons. A la suite du vol nuptial,
elle est définitivement en possession, jusqu’à sa mort, des
spermatozoaires arrachés à son malheureux amant. Ces
spermatozoaires, dont le docteur Leuckart estime le
nombre à vingt-cinq millions, sont conservés vivants dans
une glande spéciale située sous les ovaires, à l’entrée de
l’oviducte commun, et appelée spermathèque. On suppose
donc que l’étroitesse de l’orifice des petites cellules et la
manière dont la forme de cet orifice oblige la reine de se
courber et de s’accroupir exerce sur la spermathèque une
certaine pression, à la suite de laquelle les
spermatozoaires en jaillissent et fécondent l’oeuf au
passage. Cette pression n’aurait pas lieu sur les grandes
cellules, et la spermathèque ne s’entr’ouvrirait point.
D’autres, au contraire, sont d’avis que la reine commande
réellement aux muscles qui ouvrent ou ferment la
spermathèque sur le vagin, et, de fait, ces muscles sont
extrêmement nombreux, puissants et compliqués. Sans
vouloir décider laquelle de ces deux hypothèses est la
meilleure, car plus on va plus on observe, mieux on voit que
l’on n’est qu’un naufragé sur l’océan jusqu’ici très inconnu
de la nature, mieux on apprend qu’un fait est toujours prêt à
surgir du sein d’une vague subitement plus transparente,
qui détruit en un instant tout ce que l’on croyait savoir,
j’avouerai cependant que je penche pour la seconde.
D’abord, les expériences d’un apiculteur bordelais, M.
Drory, montrent que si toutes les grandes cellules ont été
enlevées de la ruche, la mère, le moment venu de pondre
des oeufs de mâles, n’hésite pas à les déposer dans des
cellules d’ouvrières; et inversement elle pondra des oeufs
d’ouvrières dans des cellules de mâles, si l’on n’en a pas
laissé d’autres à sa disposition.
Ensuite, les belles observations de M. Fabre sur les
Osmies, qui sont des abeilles sauvages et solitaires de la
famille des Gastrilégides, prouvent à l’évidence que non
seulement l’Osmie connaît d’avance le sexe de l’oeuf qu’elle
pondra, mais que ce sexe est facultatif pour la mère qui le
détermine suivant l’espace dont elle dispose, «espace
fréquemment fortuit et non modifiable,» établissant ici un
mâle, là une femelle. Je n’entrerai pas dans le détail des
expériences du grand entomologiste français. Elles sont
extrêmement minutieuses et nous entraîneraient trop loin.
Mais quelle que soit l’hypothèse acceptée, l’une ou l’autre
expliquerait fort bien, en dehors de toute intelligence de
l’avenir, la propension de la reine à pondre dans des
cellules d’ouvrières.
Il est probable que cette mère-esclave que nous sommes
portés à plaindre, mais qui est peut-être une grande
amoureuse, une grande voluptueuse, éprouve dans l’union
du principe mâle et femelle qui s’opère dans son être, une
certaine jouissance, et comme un arrière-goût de l’ivresse
du vol nuptial unique dans sa vie. Ici encore, la nature, qui
n’est jamais si ingénieuse ni si sournoisement prévoyante
et diverse que lorsqu’il s’agit des pièges de l’amour, aurait
eu soin d’étayer d’un plaisir l’intérêt de l’espèce. Au reste,
entendons-nous et ne soyons pas dupe de notre
explication. Attribuer ainsi une idée à la nature et croire
que cela suffit, c’est jeter une pierre dans un de ces
gouffres inexplorables que l’on trouve au fond de certaines
grottes, et s’imaginer que le bruit qu’elle produira en y
tombant répondra à toutes nos questions et nous révélera
autre chose que l’immensité de l’abîme.
Quand on répète: la nature veut ceci, organise cette
merveille, s’attache à cette fin, cela revient à dire qu’une
petite manifestation de vie réussit à se maintenir, tandis
que nous nous en occupons, sur l’énorme surface de la
matière qui nous semble inactive et que nous appelons,
évidemment à tort, le néant ou la mort. Un concours de
circonstances qui n’avait rien de nécessaire a maintenu
cette manifestation entre mille autres, peut-être aussi
intéressantes, aussi intelligentes, mais qui n’eurent pas la
même chance et disparurent à jamais sans avoir eu
l’occasion de nous émerveiller. Il serait téméraire d’affirmer
autre chose, et tout le reste nos réflexions, notre téléologie
obstinée, nos espoirs et nos admirations, c’est au fond de
l’inconnu, que nous choquons contre du moins connu
encore, pour faire un petit bruit qui nous donne conscience
du plus haut degré de l’existence particulière que nous
puissions atteindre sur cette même surface muette et
impénétrable, comme le chant du rossignol et le vol du
condor leur révèlent aussi le plus haut degré d’existence
propre à leur espèce. Il n’en reste pas moins, qu’un de nos
devoirs les plus certains est de produire ce petit bruit
chaque fois que l’occasion s’en présente, sans nous
décourager parce qu’il est vraisemblablement inutile.
LIVRE IV
LES JEUNES REINES
I
Fermons ici notre jeune ruche où la vie reprenant son
mouvement circulaire s’étale et se multiplie, pour se diviser
à son tour dès qu’elle atteindra la plénitude de la force et
du bonheur, et rouvrons une dernière fois la cité-mère afin
de voir ce qui s’y passe après la sortie de l’essaim.
Le tumulte du départ apaisé, et les deux tiers de ses
enfants l’ayant abandonnée sans esprit de retour, la
malheureuse ville est comme un corps qui a perdu son
sang: elle est lasse, déserte, presque morte. Pourtant,
quelques milliers d’abeilles y sont restées, qui, inébranlées,
mais un peu alanguies, reprennent le travail, remplacent de
leur mieux les absentes, effacent les traces de l’orgie,
resserrent les provisions mises au pillage, vont aux fleurs,
veillent sur le dépôt de l’avenir, conscientes de la mission
et fidèles au devoir qu’un destin précis leur impose.
Mais si le présent paraît morne, tout ce que l’oeil rencontre
est peuplé d’espérances. Nous sommes dans un de ces
châteaux des légendes allemandes où les murs sont
formés de milliers de fioles qui contiennent les âmes des
hommes qui vont naître. Nous sommes dans le séjour de la
vie qui précède la vie. Il y a là, de toutes parts en suspens
dans les berceaux bien clos, dans la superposition infinie
des merveilleux alvéoles à six pans, des myriades de
nymphes, plus blanches que le lait, qui, les bras repliés et
la tête inclinée sur la poitrine, attendent l’heure du réveil. A
les voir dans leurs sépultures uniformes, innombrables et
presque transparentes, on dirait des gnomes chenus qui
méditent, ou des légions de vierges déformées par les plis
du suaire, et ensevelies en des prismes hexagones
multipliés jusqu’au délire par un géomètre inflexible.
Sur toute l’étendue de ces murs perpendiculaires qui
renferment un monde qui grandit, se transforme, tourne sur
lui-même, change quatre ou cinq fois de vêtements et file
son linceul dans l’ombre, battent des ailes et dansent des
centaines d’ouvrières, pour entretenir la chaleur nécessaire
et aussi pour une fin plus obscure, car leur danse a des
trémoussements extraordinaires et méthodiques qui
doivent répondre à quelque but qu’aucun observateur n’a,
je crois, démêlé.
Au bout de quelques jours, les couvercles de ces myriades
d’urnes (on en compte, dans une forte ruche, de soixante à
quatre-vingt mille), se lézardent, et deux grands yeux noirs
et graves apparaissent, surmontés d’antennes qui palpent
déjà l’existence autour d’elles, tandis que d’actives
mâchoires achèvent d’élargir l’ouverture. Aussitôt, les
nourrices accourent, aident à la jeune abeille à sortir de sa
prison, la soutiennent, la brossent, la nettoient et lui offrent
au bout de leur langue le premier miel de sa nouvelle vie.
Elle, qui arrive d’un autre monde, est encore étourdie, un
peu pâle, vacillante. Elle a l’air débile d’un petit vieillard
échappé de la tombe. On dirait d’une voyageuse couverte
de la poussière duveteuse des chemins inconnus qui
mènent à la naissance. Du reste, elle est parfaite des
pieds à la tète, sait immédiatement tout ce qu’il faut savoir,
et, pareille à ces enfants du peuple qui apprennent pour
ainsi dire en naissant qu’ils n’auront guère le temps de
jouer ni de rire, elle se dirige vers les cellules closes et se
met à battre des ailes et à s’agiter en cadence pour
réchauffer à son tour ses soeurs ensevelies, sans s’attarder
à déchiffrer l’étonnante énigme de son destin et de sa race.

II
Pourtant, les plus fatigantes besognes lui sont d’abord
épargnées. Elle ne sort de la ruche que huit jours après sa
naissance, pour accomplir son premier «vol de propreté»
et remplir d’air ses sacs trachéens qui se gonflent,
épanouissant tout son corps et la font, à partir de cette
heure, l’épouse de l’espace. Elle rentre ensuite, attend
encore une semaine, et alors s’organise, en compagnie de
ses soeurs du même âge, sa première sortie de butineuse,
au milieu d’un émoi très spécial que les apiculteurs
appellent le soleil d’artifice. Il faudrait plutôt dire le soleil d
inquiétude. On voit en effet qu’elles ont peur, elles qui sont
filles de l’ombre étroite et de la foule, on voit qu’elles ont
peur de l’abîme azuré et de la solitude infinie de la lumière,
et leur joie tâtonnante est tissue de terreurs. Elles se
promènent sur le seuil, elles hésitent, elles partent et
reviennent vingt fois. Elles se balancent dans les airs, la
tête obstinément tournée vers la maison natale, elles
décrivent de grands cercles qui s’élèvent et qui, soudain,
retombent sous le poids d’un regret, et leurs treize mille
yeux interrogent, reflètent et retiennent à la fois tous les
arbres, la fontaine, la grille, l’espalier, les toitures et les
fenêtres des environs; jusqu’à ce que la route aérienne sur
laquelle elles glisseront au retour soit aussi inflexiblement
tracée dans leur mémoire que si deux traits d’acier la
marquaient dans l’éther.
Voici un nouveau mystère. Interrogeons-le comme les
autres, et s’il se tait comme eux son silence agrandira du
moins de quelques arpents nébuleux, mais ensemencés
de bonne volonté, le champ de notre ignorance consciente,
qui est le plus fertile que notre activité possède. Comment
les abeilles retrouvent-elles leur demeure, que, parfois, il
est impossible qu’elles voient, qui souvent est cachée sous
les arbres et dont l’entrée où elles abordent, n’est, en tout
cas, qu’un point imperceptible dans l’étendue sans bornes?
Comment se fait-il que transportées dans une boîte à deux
ou trois kilomètres de la ruche, il est extrêmement rare
qu’elles s’égarent?
La distinguent-elles à travers les obstacles? Est-ce à l’aide
de points de repère qu’elles s’orientent, ou bien possèdentelles
ce sens particulier et mal connu que nous attribuons à
certains animaux, aux hirondelles et aux pigeons, par
exemple, et qu’on appelle le sens de la direction? Les
expériences de J.-H. Fabre, de Lubbock et surtout celles
de M. Romanes (Nature,29 octobre 1886) semblent établir
qu’elles ne sont pas guidées par cet instinct étrange.
D’autre part, j’ai plus d’une fois constaté qu’elles ne font
guère attention à la forme ou à la couleur de la ruche. Elles
paraissent s’attacher davantage à l’aspect coutumier du
plateau sur lequel repose leur maison, à la disposition de
l’entrée et de la planchette d’abordage[1]. Mais cela même
est accessoire, et si, pendant l’absence des butineuses, on
modifie de fond en comble la façade de leur demeure,
elles n’y reviendront pas moins directement des
profondeurs de l’horizon, et ne manifesteront quelque
hésitation qu’au moment de franchir le seuil
méconnaissable. Leur méthode d’orientation, autant que
nos expériences permettent d’en juger, paraît plutôt basée
sur un repérage extraordinairement minutieux et précis. Ce
n’est pas la ruche qu’elles reconnaissent, c’est, à trois ou
quatre millimètres près, sa position par rapport aux objets
d’alentour. Et ce repérage est si merveilleux, si
mathématiquement sûr et si profondément inscrit en leur
mémoire, qu’après cinq mois d’hivernage dans une cave
obscure, si l’on remet la ruche sur son plateau, mais un peu
plus à droite ou à gauche qu’elle n’était, toutes les
ouvrières, à leur retour des premières fleurs, aborderont
d’un vol imperturbable et rectiligne au point précis qu’elle
occupait l’année précédente, et ce ne sera qu’en tâtonnant
qu’elles retrouveront enfin la porte déplacée. On croirait
que l’espace a précieusement conservé tout l’hiver la trace
indélébile de leurs trajectoires, et que leur petit sentier
laborieux est resté gravé dans le ciel.
Aussi, quand on déplace une ruche, beaucoup d’abeilles
se perdent-elles, à moins qu’il ne s’agisse d’un grand
voyage et que tout le paysage qu’elles connaissent
parfaitement jusqu’à trois ou quatre kilomètres à la ronde
ne soit transformé, à moins encore qu’on n’ait soin de
mettre une planchette, un débris de tuile, un obstacle
quelconque devant le «trou de vol», qui les avertisse que
quelque chose est changé, et leur permette de s’orienter à
nouveau et de refaire leur point.
[1] La planchette d’abordage, qui n’est souvent que le
prolongement du tablier ou plateau sur lequel est posée
la ruche, forme une sorte de perron, de palier ou de
repos, devant l’entrée principale ou trou de vol.
III
Cela dit, rentrons dans la cité qui se repeuple, où la
multitude des berceaux ne cesse de s’ouvrir, où la
substance même des murs se met en mouvement.
Toutefois cette cité n’a pas encore de reine. Sur les bords
d’un des rayons du centre, s’élèvent sept ou huit édifices
bizarres qui font songer, parmi la plaine raboteuse des
cellules ordinaires, aux protubérances et aux cirques qui
rendent si étranges les photographies de la Lune. Ce sont
des espèces de capsules de cire rugueuse ou de glands
inclinés et parfaitement clos, qui occupent la place de trois
ou quatre alvéoles d’ouvrières. Ils sont habituellement
groupés sur un même point, et une garde nombreuse et
singulièrement inquiète et attentive, veille sur la région où
flotte on ne sait quel prestige. C’est là que se forment les
mères. Dans chacune de ces capsules, avant le départ de
l’essaim, un oeuf, en tout pareil à ceux dont sortent les
travailleuses a été déposé, soit par la mère elle-même, soit
plus probablement, bien qu’on n’ait pu s’en assurer, par les
nourrices qui l’y transportent de quelque berceau voisin.
Trois jours après, se dégage de l’oeuf une petite larve à
laquelle on prodigue une nourriture particulière et aussi
abondante que possible; et voici que nous pouvons saisir
un à un les mouvements d’une de ces méthodes
magnifiquement vulgaires de la nature, que nous
couvririons, s’il s’agissait des hommes, du nom auguste de
la Fatalité. La petite larve, grâce à ce régime, prend un
développement exceptionnel, et ses idées, en même
temps que son corps, se modifient au point que l’abeille qui
en naît semble appartenir à une race d’insectes
entièrement différente.
Elle vivra quatre ou cinq ans au lieu de six ou sept
semaines. Son abdomen sera deux fois plus long, sa
couleur plus dorée et plus claire, et son aiguillon recourbé.
Ses yeux ne compteront que huit ou neuf mille facettes au
lieu de douze ou treize mille. Son cerveau sera plus étroit,
mais ses ovaires deviendront énormes et elle possédera
un organe spécial, la spermathèque, qui la rendra pour
ainsi dire hermaphrodite. Elle n’aura aucun des outils d’une
vie laborieuse: ni pochettes à sécréter la cire, ni brosses,
ni corbeilles pour récolter le pollen. Elle n’aura aucune des
habitudes, aucune des passions que nous croyons
inhérentes à l’abeille. Elle n’éprouvera ni le désir du soleil,
ni le besoin de l’espace, et mourra sans avoir visité une
fleur. Elle passera son existence dans l’ombre et l’agitation
de la foule, à la recherche infatigable de berceaux à
peupler. En revanche, elle connaîtra seule l’inquiétude de
l’amour. Elle n’est pas sûre d’avoir deux moments de
lumière dans sa vie—car la sortie de l’essaim n’est pas
inévitable,—peut-être ne fera-t-elle qu’une fois usage de
ses ailes, mais ce sera pour voler à la rencontre de
l’amant. Il est curieux de voir que tant de choses, des
organes, des idées, des désirs, des habitudes, toute une
destinée, se trouvent ainsi en suspens, non pas dans une
semence—ce serait le miracle ordinaire de la plante, de
l’animal et de l’homme,—mais dans une substance
étrangère et inerte: dans une goutte de miel[1].
[1] Certains apidologues soutiennent qu’ouvrières et
reines, après l’éclosion de l’oeuf, reçoivent la même
nourriture, une sorte de lait très riche en azote, que
sécrète une glande spéciale dont est pourvue la tête des
nourrices. Mais au bout de quelques jours les larves
d’ouvrières sont sevrées et mises au régime plus
grossier du miel et du pollen, au lieu que la future reine
est gorgée jusqu’à son complet développement, du lait
précieux qu’on a appelé «bouillie royale». Quoi qu’il en
soit, le résultat et le miracle sont pareils.
IV
Environ une semaine s’est écoulée depuis le départ de la
vieille reine. Les nymphes princières qui dorment dans les
capsules ne sont pas toutes du même âge, car il est de
l’intérêt des abeilles que les naissances royales se
succèdent à mesure qu’elles décideront qu’un deuxième,
succèdent à mesure qu’elles décideront qu’un deuxième,
qu’un troisième ou même qu’un quatrième essaim sortira
de la ruche. Depuis quelques heures elles ont
graduellement aminci les parois de la capsule la plus mûre,
et bientôt la jeune reine, qui de l’intérieur rongeait eu même
temps le couvercle arrondi, montre la tête, sort à demi, et,
aidée des gardiennes qui accourent, qui la brossent, la
nettoient, la caressent, elle se dégage et fait ses premiers
pas sur le rayon. Comme les ouvrières qui viennent de
naître, elle est pâle et chancelante, mais au bout d’une
dizaine de minutes ses jambes s’affermissent, et inquiète,
sentant qu’elle n’est pas seule, qu’il lui faut conquérir son
royaume, que des prétendantes sont cachées quelque
part, elle parcourt les murailles de cire, à la recherche de
ses rivales. Ici, la sagesse, les décisions mystérieuses de
l’instinct, de l’esprit de la ruche, ou de l’assemblée des
ouvrières interviennent. Le plus surprenant, quand on suit
de l’oeil, dans une ruche vitrée, la marche de ces
événements, c’est qu’on n’observe jamais la moindre
hésitation, la moindre division. On ne trouve aucun signe
de discorde ou de discussion. Une unanimité préétablie
règne seule, c’est l’atmosphère de la ville, et chacune des
abeilles paraît savoir d’avance ce que toutes les autres
penseront. Cependant le moment est pour elles des plus
graves: c’est, à proprement parler, la minute vitale de la
cité. Elles ont à choisir entre trois ou quatre partis qui
auront des conséquences lointaines, totalement différentes
et qu’un rien peut rendre funestes. Elles ont à concilier la
passion ou le devoir inné de la multiplication de l’espèce
avec la conservation de la souche et de ses rejetons.
avec la conservation de la souche et de ses rejetons.
Quelquefois elles se trompent, elles jettent successivement
trois ou quatre essaims qui épuisent complètement la citémère
et qui, trop faibles eux-mêmes pour s’organiser
assez vite, surpris par notre climat qui n’est pas leur climat
d’origine dont les abeilles gardent malgré tout la mémoire,
succombent à l’entrée de l’hiver. Elles sont alors victimes
de ce qu’on nomme, «la fièvre d’essaimage» qui est,
comme la fièvre ordinaire, une sorte de réaction trop
ardente de la vie, réaction qui dépasse le but, ferme le
cercle et retrouve la mort.
V
Aucune des décisions qu’elles vont prendre ne paraît
s’imposer, et l’homme, s’il reste simplement spectateur, ne
peut prévoir celle qu’elles choisiront. Mais ce qui marque
que ce choix est toujours raisonné, c’est qu’il peut
l’influencer, le déterminer même, en modifiant certaines
circonstances, en rétrécissant ou agrandissant par
exemple l’espace qu’il accorde, en enlevant des rayons
pleins de miel pour y substituer des rayons vides, mais
garnis de cellules d’ouvrières.
Il s’agit donc qu’elles sachent non pas si elles jetteront tout
de suite un deuxième et un troisième essaim—il n’y aurait
là, pourrait-on dire, qu’une décision aveugle qui obéirait
aux caprices ou aux sollicitations étourdies d’une heure
favorable,—il s’agit qu’elles prennent dès l’instant et à
l’unanimité, des mesures qui leur permettront de jeter un
deuxième essaim trois ou quatre jours après la naissance
de la première reine, et un troisième trois jours après la
sortie de la jeune reine à la tête du deuxième essaim. On
ne saurait nier qu’on rencontre ici tout un système, toute
une combinaison de prévisions, qui embrassent un temps
considérable, surtout si on le compare à la brièveté de leur
vie.
VI
Ces mesures concernent la garde des jeunes reines
encore ensevelies dans leurs prisons de cire. Je suppose
que les abeilles jugent plus sage ne pas jeter un second
essaim. Ici encore, deux partis sont possibles. Permettrontelles
à la première née des vierges royales, à celle que
nous avons vue éclore, de détruire ses soeurs ennemies,
ou bien attendront-elles qu’elle ait accompli la dangereuse
cérémonie du «vol nuptial» dont peut dépendre l’avenir de
la nation? Souvent elles autorisent le massacre immédiat;
souvent aussi elles s’y opposent, mais on comprend qu’il
est difficile de démêler si c’est en prévision d’un deuxième
essaimage, ou des périls du «vol nuptial», car on a plus
d’une fois observé qu’après avoir décrété le deuxième
essaimage, elles y renonçaient brusquement, et
détruisaient toute la descendance prédestinée, soit que le
temps fût devenu moins propice, soit pour toute autre
cause que nous ne pouvons pénétrer. Mais prenons
qu’elles aient jugé bon de renoncer à l’essaimage et
d’accepter les risques du «vol nuptial». Quand notre jeune
reine, poussée par son désir, s’approche de la région des
grands berceaux, la garde s’ouvre à son passage. Elle, en
proie à sa jalousie furieuse, se précipite sur la première
capsule qu’elle rencontre, et des pattes, et des dents,
s’évertue à déchirer la cire. Elle y parvient, arrache
violemment le cocon qui tapisse la demeure, dénude la
princesse endormie, et, si sa rivale est déjà
reconnaissable, elle se retourne, introduit son aiguillon
dans le godet, et frénétiquement le darde jusqu’à ce que la
captive succombe sous les coups de l’arme venimeuse.
Alors elle s’apaise, satisfaite par la mort qui met une borne
mystérieuse à la haine de tous les êtres, rentre son
aiguillon, s’attaque à une autre capsule, l’ouvre, pour
passer outre si elle n’y trouve qu’une larve ou une nymphe
imparfaite, et ne s’arrête qu’au moment où haletante,
exténuée, ses ongles et ses dents glissent sans force sur
les parois de cire.
Les abeilles autour d’elle, regardent sa colère sans y
prendre part, s’écartent pour lui laisser le champ libre;
mais, à mesure qu’une cellule est perforée et dévastée,
elles accourent, en retirent et jettent hors de la ruche le
cadavre, la larve encore vivante ou la nymphe violée, et se
gorgent avidement de la précieuse bouillie royale qui
remplit le fond de l’alvéole. Puis, quand leur reine épuisée
abandonne sa fureur, elles achèvent elles-mêmes le
massacre des innocentes, et la race et les maisons
souveraines disparaissent.
C’est, avec l’exécution des mâles, qui d’ailleurs est plus
excusable, l’heure affreuse de la ruche, la seule où les
ouvrières permettent à la discorde et à la mort d’envahir
leurs demeures. Et, comme il arrive souvent dans la nature,
ce sont les privilégiées de l’amour qui attirent sur elles les
traits extraordinaires de la mort violente.
Parfois, mais le cas est rare, car les abeilles prennent des
précautions pour l’éviter, parfois deux reines éclosent
simultanément. Alors, c’est au sortir du berceau le combat
immédiat et mortel dont Huber a le premier signalé une
particularité assez étrange: chaque fois que, dans leurs
passes, les deux vierges aux cuirasses de chitine se
mettent dans une position telle qu’en tirant leur aiguillon
elles se perceraient réciproquement,—comme dans les
combats de l’Iliade on dirait qu’un dieu ou une déesse, qui
est peut-être le dieu ou la déesse de la race, s’interpose, et
les deux guerrières, prises d’épouvantes qui s’accordent,
se séparent et se fuient, éperdues, pour se rejoindre peu
après, se fuir encore si le double désastre menace de
nouveau l’avenir de leur peuple, jusqu’à ce que l’une d’elles
réussisse à surprendre sa rivale imprudente ou maladroite,
et à la tuer sans danger, car la loi de l’espèce n’exige qu’un
sacrifice.
VII
Lorsque la jeune souveraine a ainsi détruit les berceaux ou
tué sa rivale, elle est acceptée par le peuple, et il ne lui
reste plus, pour régner véritablement et se voir traitée
comme l’était sa mère, qu’à accomplir son vol nuptial, car
les abeilles ne s’en occupent guère et lui rendent peu
d’hommages tant qu’elle est inféconde. Mais souvent son
histoire est moins simple, et les ouvrières renoncent
rarement au désir d’essaimer une seconde fois.
Dans ce cas, comme dans l’autre, portée d’un même
dessein, elle s’approche des cellules royales, mais, au lieu
d’y trouver des servantes soumises et des
encouragements, elle se heurte à une garde nombreuse et
hostile qui lui barre la route. Irritée, et menée par son idée
fixe, elle veut forcer ou tourner le passage, mais rencontre
partout les sentinelles, qui veillent sur les princesses
endormies. Elle s’obstine, elle revient à la charge, on la
repousse de plus en plus âprement, on la maltraite même,
jusqu’à ce qu’elle comprenne d’une manière informe que
ces petites ouvrières inflexibles représentent une loi à
laquelle l’autre loi qui l’anime doit céder.
Elle s’éloigne enfin, et sa colère inassouvie se promène de
rayon en rayon, y faisant retentir ce chant de guerre ou
cette plainte menaçante que tout apiculteur connaît, qui
ressemble au son d’une trompette argentine et lointaine, et
qui est si puissant dans sa faiblesse courroucée qu’on
l’entend, surtout le soir, à trois ou quatre mètres de
distance, à travers les doubles parois de la ruche la mieux
close.
Ce cri royal a sur les ouvrières une influence magique. Il les
plonge dans une sorte de terreur ou de stupeur
respectueuse, et quand la reine le pousse sur les cellules
défendues, les gardiennes qui l’entourent et la tiraillent
s’arrêtent brusquement, baissent la tête, et attendent,
immobiles, qu’il cesse de retentir. On croit d’ailleurs que
c’est grâce au prestige de ce cri qu’il imite, que le Sphinx
Atropos pénètre dans les ruches et s’y gorge de miel, sans
que les abeilles songent à l’attaquer.
Deux ou trois jours durant, parfois cinq, ce gémissement
outragé erre ainsi et appelle au combat les prétendantes
protégées. Cependant celles-ci se développent, veulent
voir à leur tour la lumière et se mettent à ronger les
couvercles de leurs cellules. Un grand désordre menace la
république. Mais le génie de la ruche, en prenant sa
décision en a prévu toutes les conséquences, et les
gardiennes bien instruites savent heure par heure ce qu’il
faut faire pour parer aux surprises d’un instinct contrarié et
pour mener au but deux forces opposées. Elles n’ignorent
point que si les jeunes reines qui demandent à naître
parvenaient à s’échapper, elles tomberaient aux mains de
leur aînée déjà invincible, qui les détruirait une à une.
Aussi, à mesure qu’une des emmurées amincit
intérieurement les portes de sa tour, elles les recouvrent en
dehors d’une nouvelle couche de cire, et l’impatiente
s’acharne à son travail sans se douter qu’elle ronge un
obstacle enchanté qui renaît de sa ruine. Elle entend en
même temps les provocations de sa rivale, et, connaissant
sa destinée et son devoir royal avant même qu’elle ait pu
jeter un regard sur la vie et savoir ce que c’est qu’une
ruche, elle y répond héroïquement du fond de sa prison.
Mais comme son cri doit percer les parois d’une tombe, il
est très différent, étouffa, caverneux, et l’éleveur d’abeilles
qui s’en vient vers le soir, lorsque les bruits se couchent
dans la campagne, et que s’élève le silence des étoiles,
interroger l’entrée des cités merveilleuses, reconnaît et
comprend ce qu’annonce le dialogue de la vierge qui erre
et des vierges captives.
VIII
Cette réclusion prolongée est d’ailleurs favorable aux
jeunes vierges, qui en sortent mûries, déjà vigoureuses et
prêtes à prendre l’essor. D’autre part, l’attente a raffermi la
reine libre et l’a mise à même d’affronter les périls du
voyage. Le second essaim ou essaim secondaire quitte
alors la demeure, ayant à sa tête la première née des
reines. Immédiatement après son départ, les ouvrières
restées dans la ruche délivrent une des prisonnières qui
recommence les mêmes tentatives meurtrières, pousse les
mêmes cris de colère, pour quitter la ruche à son tour, trois
jours après, à la tête du troisième essaim, et ainsi de suite,
en cas de fièvre d’essaimage, jusqu’à l’épuisement
complet de la cité-mère.
Swammerdam cite une ruche qui, par ses essaims et les
essaims de ses essaims, produisit ainsi trente colonies en
une seule saison.
Cette multiplication extraordinaire s’observe surtout après
les hivers désastreux, comme si les abeilles, toujours en
contact avec les volontés secrètes de la nature, avaient
conscience du danger qui menace l’espèce. Mais, en
temps normal, cette fièvre est assez rare dans les ruchées
fortes et bien gouvernées. Beaucoup n’essaiment qu’une
fois, plusieurs même n’essaiment pus du tout.
D’habitude, après le deuxième essaim, les abeilles
renoncent à se diviser davantage, soit qu’elles remarquent
l’affaiblissement excessif de la souche, soit qu’un trouble
du ciel leur dicte la prudence. Elles permettent alors à la
troisième reine de massacrer les captives, et la vie
ordinaire reprend et se réorganise avec d’autant plus
d’ardeur que presque toutes les ouvrières sont très jeunes,
que la ruche est appauvrie et dépeuplée, et qu’il y a de
grands vides à remplir avant l’hiver.
IX
La sortie du deuxième et du troisième essaim ressemble à
celle du premier, et toutes les circonstances sont pareilles,
à cela près que les abeilles y sont moins nombreuses, que
la troupe est moins circonspecte et n’a pas d’éclaireurs, et
que la jeune reine, vierge, ardente et légère, vole beaucoup
plus loin et dès la première étape entraîne tout son monde
à une grande distance de la ruche. Joignez-y que cette
deuxième et cette troisième émigration sont bien plus
téméraires et que le sort de ces colonies errantes est
assez hasardeux. Elles n’ont à leur tête, pour représenter
l’avenir, qu’une reine inféconde. Tout leur destin dépend du
vol nuptial qui va s’accomplir. Un oiseau qui passe,
quelques gouttes de pluie, un vent froid, une erreur, et le
désastre est sans remède. Les abeilles le savent si bien
que, l’abri trouvé, malgré leur attachement déjà solide à
leur demeure d’un jour, malgré les travaux commencés,
souvent elles abandonnent tout pour accompagner leur
jeune souveraine dans sa recherche de l’amant, pour ne
pas la quitter des yeux, pour l’envelopper et la voiler de
milliers d’ailes dévouées, ou se perdre avec elle quand
l’amour l’égaré si loin de la ruche nouvelle, que la route
encore inaccoutumée du retour vacille et se disperse, dans
toutes les mémoires.
X
Mais la loi de l’avenir est si forte qu’aucune abeille n’hésite
devant ces incertitudes et ces périls de mort.
L’enthousiasme des essaims secondaires et tertiaires est
égal à celui du premier. Lorsque la cité-mère a pris sa
décision, chacune des jeunes reines dangereuses trouve
une bande d’ouvrières pour suivre sa fortune et
l’accompagner dans ce voyage, où beaucoup est à perdre
et rien à gagner que l’espérance d’un instinct satisfait. Qui
leur donne cette énergie, que nous n’avons jamais, à
rompre avec le passé comme avec un ennemi? Qui choisit
dans la foule celles qui doivent partir, et qui marque celles
qui resteront? Ce n’est pas telle ou telle classe qui s’en va
ou demeure,—par ici les plus jeunes, par là les plus âgées;
—autour de chaque reine qui ne reviendra plus, se
pressent de très vieilles butineuses, en même temps que
de petites ouvrières qui affrontent pour la première fois le
vertige de l’azur. Ce n’est pas davantage le hasard,
l’occasion, l’élan ou l’affaissement passager d’une pensée,
d’un instinct ou d’un sentiment qui augmente ou réduit la
force proportionnelle de l’essaim. Je me suis, à maintes
reprises, appliqué à évaluer le rapport du nombre des
abeilles qui le composent à celui des abeilles qui
demeurent; et bien que les difficultés de l’expérience ne
permettent guère d’arriver à une précision mathématique,
j’ai pu constater que ce rapport, si l’on tient compte du
couvain, c’est-à-dire des naissances prochaines, était
assez constant pour qu’il suppose un véritable et
mystérieux calcul de la part du génie de la ruche.
XI
Nous ne suivrons pas les aventures de ces essaims. Elles
sont nombreuses et souvent compliquées. Quelquefois,
deux essaims se mêlent; d’autrefois, dans le branle-bas du
départ, deux ou trois des reines prisonnières échappent à
la surveillance des gardiennes et rejoignent la grappe qui
se forme. Parfois encore, une des jeunes reines,
environnée de mâles, profite du vol d’essaimage pour se
faire féconder, et entraîne alors tout son peuple à une
hauteur et à une distance extraordinaires. Dans la pratique
de l’apiculture, on rend toujours à la souche ces essaims
secondaires et tertiaires. Les reines se retrouvent dans la
ruche, les ouvrières se rangent autour de leurs combats, et,
lorsque la meilleure a triomphé, ennemies du désordre,
avides de travail, elles expulsent les cadavres, ferment la
porte aux violences de l’avenir, oublient le passé,
remontent aux cellules, et reprennent le paisible sentier des
fleurs qui les attendent.
XII
Afin de simplifier notre récit, renouons où nous l’avions
coupée l’histoire de la reine à qui les abeilles permirent de
massacrer ses soeurs dans leurs berceaux. Ce massacre,
je l’ai dit, elles s’y opposent souvent, alors même qu’elles
ne semblent pas nourrir l’intention de jeter un second
essaim. Souvent aussi elles l’autorisent, car l’esprit
politique des ruches d’un même rucher est aussi divers que
celui des nations humaines d’un même continent. Mais il
est certain qu’en l’autorisant elles commettent une
imprudence. Si la reine périt ou s’égare dans son vol
nuptial, il ne reste personne pour la remplacer, et les larves
d’ouvrières ont passé l’âge de la transformation royale.
Mais enfin, l’imprudence est faite, et voilà notre première
éclose, souveraine unique et reconnue dans la pensée du
peuple. Cependant elle est encore vierge. Pour devenir
semblable à la mère qu’elle remplace, il faut qu’elle
rencontre le mâle dans les vingt premiers jours qui suivent
sa naissance. Si, pour une cause quelconque, cette
rencontre est retardée, sa virginité devient irrévocable.
Néanmoins, nous l’avons vu, quoique vierge elle n’est pas
stérile. Nous rencontrons ici cette grande anomalie, cette
précaution ou ce caprice étonnant de la nature qu’on
nomme la parthénogenèse, et qui est commun à un certain
nombre d’insectes, les Pucerons, les Lépidoptères du
genre Psyché, les Hyménoptères de la tribu des Cynipides,
etc. La reine-vierge est donc capable de pondre comme si
elle avait été fécondée, mais de tous les oeufs qu’elle
pondra, dans les cellules grandes ou petites, ne naîtront
que des mâles, et comme les mâles ne travaillent jamais,
qu’ils vivent aux dépens des femelles, qu’ils ne vont même
pas butiner pour leur propre compte et ne peuvent pourvoir
à leur subsistance, c’est au bout de quelques semaines,
après la mort des dernières ouvrières exténuées, la ruine
et l’anéantissement total de la colonie. De la vierge
sortiront des milliers de mâles, et chacun de ces mâles
possédera des millions de ces spermatozoaires dont pas
un n’a pu pénétrer dans son organisme. Cela n’est pas plus
surprenant, si l’on veut, que mille autres phénomènes
analogues, car au bout de peu de temps, quand on se
penche sur ces problèmes, notamment sur ceux de la
génération où le merveilleux et l’inattendu jaillissent de
toutes parts et bien plus abondamment, bien moins
humainement surtout que dans les contes de fées les plus
miraculeux, la surprise est si habituelle qu’on en perd assez
vite la notion. Mais le fait n’en était pas moins curieux à
signaler. D’autre part, comment tirer au clair le but de la
nature qui favorise ainsi les mâles, si funestes, au
détriment des ouvrières, si nécessaires? Craint-elle que
l’intelligence des femelles ne les porte à réduire outre
mesure le nombre de ces parasites ruineux, mais
indispensables au maintien de l’espèce? Est-ce par une
réaction exagérée contre le malheur de la reine inféconde?
Est-ce une de ces précautions trop violentes et aveugles
qui ne voient pas la cause du mal, dépassent le remède, et
pour prévenir un accident fâcheux amènent une
catastrophe?—Dans la réalité—mais n’oublions pas que
cette réalité n’est pas tout à fait la réalité naturelle et
primitive, car dans la forêt originelle les colonies devaient
être bien plus dispersées qu’elles ne le sont aujourd’hui,—
dans la réalité, quand une reine n’est pas fécondée, ce
n’est presque jamais faute de mâles, qui sont toujours
nombreux et viennent de fort loin. C’est plutôt le froid ou la
pluie qui la retiennent trop longtemps dans la ruche, et plus
souvent encore ses ailes imparfaites qui l’empêchent
d’accompagner le grand essor que demande l’organe du
faux-bourdon. Néanmoins, la nature, sans tenir compte de
ces causes plus réelles, se préoccupe passionnément de
la multiplication des mâles. Elle brouille encore d’autres
lois afin d’en obtenir, et l’on trouve parfois dans les nichées
orphelines deux ou trois ouvrières pressées d’un tel désir
de maintenir l’espèce, que, malgré leurs ovaires atrophiés,
elles s’efforcent de pondre, voient leurs organes s’épanouir
un peu sous l’empire d’un sentiment exaspéré, parviennent
à déposer quelques oeufs; mais de ces oeufs, comme de
ceux de la vierge-mère, ne sortent que des mâles.
XIII
Nous prenons ici sur le fait, dans son intervention, une
volonté supérieure, mais peut-être imprudente, qui
contrarie irrésistiblement la volonté intelligente d’une vie.
De pareilles interventions sont assez fréquentes dans le
monde des insectes. Il est curieux de les y étudier. Ce
monde étant plus peuplé, plus complexe que les autres,
souvent on y saisit mieux certains désirs de la nature, et on
l’y surprend au milieu d’expériences qu’on pourrait croire
inachevées. Elle a, par exemple, un grand désir général,
qu’elle manifeste partout,—à savoir: l’amélioration de
chaque espèce par le triomphe du plus fort. D’habitude la
lutte est bien organisée. L’hécatombe des faibles est
énorme, cela importe peu pourvu que la récompense du
vainqueur soit efficace et sûre. Mais il est des cas où l’on
dirait qu’elle n’a pas encore eu le temps de débrouiller ses
combinaisons, où la récompense est impossible, où le sort
du vainqueur est aussi funeste que celui des vaincus. Et
pour ne pas quitter nos abeilles, je ne sache rien de plus
frappant sous ce rapport que l’histoire des triongulins du
Sitaris Colletis. On verra du reste que plusieurs détails de
cette histoire ne sont pas aussi étrangers à celle de
l’homme, qu’on serait tenté de le croire.
Ces triongulins sont les larves primaires d’un parasite
propre à une abeille sauvage, obtusilingue et solitaire, la
Collète ou Collétès, qui bâtit son nid en des galeries
souterraines. Ils guettent l’abeille à l’entrée de ces galeries,
et au nombre de trois, quatre, cinq, et souvent davantage,
s’accrochent à ses poils, et s’installent sur son dos. Si la
lutte des forts contre les faibles avait lieu à ce moment, il
n’y aurait rien à dire et tout se passerait selon la loi
universelle. Mais, on ne sait pourquoi, leur instinct veut, et
par conséquent la nature ordonne qu’ils se tiennent
tranquilles tant qu’ils sont sur le dos de l’abeille. Pendant
qu’elle visite les fleurs, qu’elle maçonne et approvisionne
ses cellules, ils attendent patiemment leur heure.—Mais
sitôt qu’un oeuf est pondu tous sautent dessus, et
l’innocente Collète referme soigneusement la cellule bien
pourvue de vivres, sans se douter qu’elle y emprisonne en
même temps la mort de sa progéniture.
La cellule close, l’inévitable et salutaire combat de la
sélection naturelle commence aussitôt entre les triongulins
autour de l’oeuf unique. Le plus fort, le plus habile, saisit son
adversaire au défaut de la cuirasse, releva au-dessus de
sa tête et le maintient ainsi dans ses mandibules des
heures entières, jusqu’à ce qu’il expire. Mais pendant la
bataille un autre triongulin resté seul ou déjà vainqueur de
son rival, s’est emparé de l’oeuf et l’a entamé. Il faut alors
que le dernier vainqueur vienne à bout de ce nouvel
ennemi, ce qui lui est facile, car le triongulin qui assouvit
une faim prénatale, s’attache si obstinément à son oeuf,
qu’il ne songe pas à se défendre.
Enfin le voilà massacré et l’autre se trouve seul en
présence de l’oeuf si précieux et si bien gagné. Il plonge
avidement la tête dans l’ouverture pratiquée par son
prédécesseur et entreprend le long repas qui doit le
transformer en insecte parfait, et lui fournir les outils
nécessaires pour sortir de la cellule où il est séquestré.
Mais la nature, qui veut cette épreuve de la lutte, a, d’autre
part, calculé le prix de son triomphe avec une précision si
avare, qu’un oeuf suffit tout juste à la nourriture d’un seul
triongulin. «De sorte, dit M. Mayet, à qui nous devons le
récit de ces déconcertantes mésaventures, de sorte qu’à
notre vainqueur manque toute la nourriture que son dernier
ennemi a absorbée avant de mourir, et, incapable de subir,
la première mue, il meurt à son tour, reste suspendu à la
peau de l’oeuf, ou va augmenter dans le liquide sucré le
nombre des noyés.»
XIV
Ce cas, bien qu’il soit rarement aussi clair, n’est pas unique
dans l’histoire naturelle. On y voit à nu la lutte entre la
volonté consciente du triongulin qui entend vivre et la
volonté obscure et générale de la nature, qui désire
également qu’il vive et même qu’il fortifie et améliore sa vie
plus que sa volonté propre ne le pousserait à le faire. Mais,
par une inadvertance étrange, l’amélioration imposée
supprime la vie même du meilleur, et le Sitaris Colletis
aurait depuis longtemps disparu, si des individus, isolés
par un hasard contraire aux intentions de la nature,
n’échappaient ainsi à l’excellente et prévoyante loi qui
exige partout le triomphe des plus forts.
Il arrive donc que la grande puissance qui nous semble
inconsciente, mais nécessairement sage, puisque la vie
qu’elle organise et qu’elle maintient lui donne toujours
raison, il arrive donc qu’elle tombe dans l’erreur? Sa raison
suprême, que nous invoquons quand nous atteignons les
limites de la nôtre, aurait donc des défaillances? Et si elle
en a, qui les redresse?
Mais revenons à son intervention irrésistible qui prend la
forme de la parthénogenèse. Ne l’oublions point, ces
problèmes que nous rencontrons dans un monde qui paraît
très éloigné du nôtre, nous touchent de fort près. D’abord, il
est probable qu’en notre propre corps qui nous rend si
vains, tout se passe de la même façon. La volonté ou
l’esprit de la nature opérant en notre estomac, en notre
coeur et dans la partie inconsciente de notre cerveau, ne
doit guère différer de l’esprit ou de la volonté qu’elle a mis
dans les animaux les plus rudimentaires, les plantes et les
minéraux mêmes. Ensuite, qui oserait affirmer que des
interventions plus secrètes mais non moins dangereuses
ne se produisent jamais dans la sphère consciente de
l’homme? Dans le cas qui nous occupe, qui a raison, en fin
de compte, de la nature ou de l’abeille? Qu’arriverait-il si
celle-ci, plus docile ou plus intelligente, comprenant trop
parfaitement le désir de la nature, le suivait à l’extrême, et
puisqu’elle demande impérieusement des mâles, les
multipliait à l’infini? Ne risquerait-elle pas de détruire son
espèce? Faut-il croire qu’il y ait des intentions de la nature
qu’il soit dangereux de saisir et funeste de suivre avec trop
d’ardeur, et qu’un de ses désirs souhaite qu’on ne pénètre
et qu’on ne suive pas tous ses désirs? N’est-ce point là,
peut-être, un des périls que court la race humaine? Nous
aussi nous sentons en nous des forces inconscientes, qui
veulent tout le contraire de ce que notre intelligence
réclame. Est-il bon que cette intelligence, qui pour
l’ordinaire, après avoir fait le tour d’elle-même, ne sait plus
où aller, est-il bon qu’elle rejoigne ces forces et y ajoute son
poids inattendu?
XV
Avons-nous le droit de conclure du danger de la
parthénogenèse que la nature ne sait pas toujours
proportionner les moyens à la fin, que ce qu’elle entend
maintenir se maintient parfois grâce à d’autres précautions
qu’elle a prises contre ces précautions mêmes, et souvent
aussi par des circonstances étrangères qu’elle n’a point
prévues? Mais prévoit-elle, entend-elle maintenir quelque
chose? La nature, dira-t-on, c’est un mot dont nous
couvrons l’inconnaissable, et peu de faits décisifs
autorisent à lui attribuer un but ou une intelligence. Il est
vrai. Nous manions ici les vases hermétiquement clos qui
meublent notre conception de l’univers. Pour n’y pas mettre
invariablement l’inscription Inconnu qui décourage et
impose le silence, nous y gravons, selon la forme et la
grandeur, les mots: «Nature», «Vie», «Mort», «Infini»,
«Sélection», «Génie de l’Espèce», et bien d’autres,
comme ceux qui nous précédèrent y fixèrent les noms de:
«Dieu», de «Providence», de «Destin», de
«Récompense», etc. C’est cela si l’on veut, et rien
davantage. Mais si le dedans demeure obscur, du moins y
avons-nous gagné que les inscriptions étant moins
menaçantes nous pouvons approcher des vases, les
toucher et y appliquer l’oreille avec une curiosité salutaire.
Mais quelque nom qu’on y attache, il est certain qu’à tout le
moins l’un de ces vases, le plus grand, celui qui porte sur
ses flancs le mot: «Nature», renferme une force très réelle,
la plus réelle de toutes, et qui sait maintenir sur notre globe
une quantité et une qualité de vie, énorme et merveilleuse,
par des moyens si ingénieux que l’on peut dire sans
exagération qu’ils passent tout ce que le génie de l’homme
est capable d’organiser. Celte qualité et cette quantité se
maintiendraient-elles par d’autres moyens? Est-ce nous qui
nous trompons en croyant voir des précautions là où il n’y a
peut-être qu’un hasard fortuné qui survit à un million de
hasards malheureux?
XVI
Il se peut; mais ces hasards fortunés nous donnent pour
lors des leçons d’admiration, qui égalent celles que nous
trouverions au-dessus du hasard. Ne regardons pas
seulement les êtres qui ont une lueur d’intelligence ou de
conscience et qui peuvent lutter contre les lois aveugles, ne
nous penchons même pas sur les premiers représentants
nébuleux du règne animal qui commence: les Protozoaires.
Les expériences du célèbre microscopiste M.H.J. Carter,
F.R.S., montrent, en effet, qu’une volonté, des désirs, des
préférences se manifestent déjà dans des embryons aussi
intimes que les myxomycètes, qu’il y a des mouvements de
ruse dans des infusoires privés de tout organisme
apparent, tels que l’Amoeba qui guette avec une sournoise
patience les jeunes Acinètes à la sortie de l’ovaire
maternel, parce qu’elle sait qu’à ce moment elles n’ont pas
encore de tentacules vénéneuses. Or, l’Amoeba ne
possède ni système nerveux, ni organe d’aucune espèce
que l’on puisse observer. Allons directement aux végétaux
qui sont immobiles et semblent soumis à toutes les
fatalités, et sans nous arrêter aux plantes carnivores, aux
Droseras par exemple, qui agissent réellement comme les
animaux, étudions plutôt le génie déployé par telles de nos
fleurs les plus simples pour que la visite d’une abeille
entraîne inévitablement la fécondation croisée qui leur est
nécessaire. Voyons le jeu miraculeusement combiné du
rostellum, des rétinacles, de l’adhérence et de l’inclinaison
mathématique et automatique des pollinies dans l’Orchis
Morio, l’humble orchidée de nos contrées[1]; démontons la
double bascule infaillible, des anthères de la sauge, qui
viennent toucher à tel endroit le corps de l’insecte visiteur,
pour qu’à son tour il touche à tel endroit précis le stigmate
d’une fleur voisine; suivons aussi les déclenchements
successifs et les calculs du stigmate du Pedicularis
Sylvatica; voyons à l’entrée de l’abeille tous les organes de
ces trois fleurs se mettre en mouvement à la manière de
ces mécaniques compliquées que l’on trouve dans nos
foires villageoises, et qui entrent en branle quand un tireur
habile a touché le point noir de la cible.
Nous pourrions descendre plus bas encore, montrer
comme l’a fait Ruskin, dans ses Ethics of the Dust, les
habitudes, le caractère et les ruses des cristaux, leurs
querelles, ce qu’ils font quand un corps étranger vient
troubler leurs plans, qui sont plus anciens que tout ce que
notre imagination peut concevoir, la manière dont ils
admettent ou rejettent l’ennemi; la victoire possible du plus
faible sur le plus fort, par exemple le Quartz tout-puissant
qui cède courtoisement à l’humble et sournois Épidote et
lui permet de le surmonter, la lutte tantôt effroyable, tantôt
magnifique du cristal de roche avec le fer, l’expansion
régulière, immaculée, et la pureté intransigeante de tel bloc
hyalin qui repousse d’avance toutes les souillures, et la
croissance maladive, l’immoralité évidente de son frère,
qui les accepte et se tord misérablement dans le vide;
nous pourrions invoquer les étranges phénomènes de
cicatrisation et de réintégration cristalline dont parle
Claude Bernard, etc…. Mais, ici, le mystère nous est trop
étranger. Tenons-nous à nos fleurs, qui sont les dernières
figures d’une vie qui a encore quelque rapport à la nôtre. Il
ne s’agit plus d’animaux ou d’insectes auxquels nous
attribuons une volonté intelligente et particulière, grâce à
laquelle ils survivent. A tort ou à raison, nous ne leur en
accordons aucune. En tout cas, nous ne pouvons trouver en
elles la moindre trace de ces organes où naissent et
siègent d’habitude la volonté, l’intelligence, l’initiative d’une
action. Par conséquent, ce qui agit en elles d’une manière
si admirable, vient directement de ce qu’ailleurs nous
appelons: la Nature. Ce n’est plus l’intelligence de l’individu,
mais la force inconsciente et indivise, qui tend des pièges
à d’autres formes d’elle-même. En induirons-nous que ces
pièges soient autre chose que de purs accidents fixés par
une routine accidentelle aussi? Nous n’en avons pas
encore le droit. On peut dire qu’au défaut de ces
combinaisons miraculeuses, ces fleurs n’eussent pas
survécu, mais que d’autres, qui n’auraient pas eu besoin de
la fécondation croisée, les eussent remplacées, sans que
personne se fût aperçu de l’inexistence des premières,
sans que la vie qui ondule sur la terre nous eût paru moins
incompréhensible, moins diverse ni moins étonnante.
[1] Il est impossible de donner ici le détail de ce piège
merveilleux décrit par Darwin. En voici le schème
grossier: le pollen, dans l’Orchis Morio, n’est pas
pulvérulent, mais aggloméré en forme de petites
massues appelées Pollinies. Chacune de ces massues
(elles sont deux) se termine à son extrémité inférieure
par une rondelle visqueuse (le Rétinacle) renfermée dans
une sorte de sac membraneux (le Rostellum) que le
moindre contact fait éclater. Quand une abeille se pose
sur la fleur, sa tête, en s’avançant pour pomper le nectar,
effleure le sac membraneux qui se déchire et met à nu
les deux rondelles visqueuses. Les Pollinies, grâce à la
glu des rondelles, s’attachent à la tête de l’insecte qui,
en quittant la fleur, les emporte comme deux cornes
bulbeuses. Si ces deux cornes chargées de pollen
demeuraient droites et rigides, au moment où l’abeille
pénètre dans une orchidée voisine, elles toucheraient et
feraient simplement éclater le sac membraneux de la
seconde fleur, mais elles n’atteindraient pas le stigmate
ou organe femelle qu’il s’agit de féconder, et qui est situé
au-dessous du sac membraneux. Le génie de l’Orchis
Morio a prévu la difficulté, et, au bout de trente
secondes, c’est-à-dire dans le peu de temps nécessaire
à l’insecte pour achever de pomper le nectar et se
transporter sur une autre fleur, la tige de la petite
massue se dessèche et se rétracte, toujours du même
côté et dans le même sens; le bulbe qui contient le
pollen s’incline, et son degré d’inclinaison est calculé de
telle sorte qu’au moment où l’abeille entrera dans la fleur
voisine il se trouvera tout juste au niveau du stigmate sur
lequel il doit répandre sa poussière fécondante (Voir,
pour tous les détails de ce drame intime du monde
inconscient des fleurs, l’admirable étude de Ch. Darwin:
De la fécondation des Orchidées par les insectes, et
des bons effets du croisement, 1862.)
XVII
Et pourtant, il serait difficile de ne pas reconnaître que des
actes qui ont tout l’aspect d’actes de prudence et
d’intelligence, provoquent et soutiennent les hasards
fortunés. D’où émanent-ils? Du sujet même ou de la force
où il puise la vie? Je ne dirai pas «peu importe», au
contraire: il nous importerait énormément de le savoir.
Mais en attendant que nous l’apprenions, que ce soit la
fleur qui s’efforce d’entretenir et de perfectionner la vie que
la nature a mise en elle, ou la nature qui fasse effort pour
entretenir et améliorer la part d’existence que la fleur a
prise, que ce soit enfin le hasard qui finisse par régler le
hasard; une multitude d’apparences nous invitent à croire
que quelque chose d’égal à nos pensées les plus hautes
sort par moments d’un fonds commun que nous avons à
admirer sans pouvoir dire où il se trouve.
Il nous semble parfois qu’une erreur sorte de ce fonds
commun. Mais bien que nous sachions fort peu de choses,
nous avons maintes fois l’occasion de reconnaître que
l’erreur est un acte de prudence qui passait la portée de
nos premiers regards. Même dans le petit cercle que nos
yeux embrassent, nous pouvons découvrir que si la nature
paraît se tromper ici, c’est qu’elle juge utile de redresser làbas
son inadvertance présumée. Elle a mis les trois fleurs
dont nous parlons, dans des conditions si difficiles, qu’elles
ne peuvent se féconder elles-mêmes, mais c’est qu’elle
juge profitable, sans que nous pénétrions pourquoi, que
ces trois fleurs se fassent féconder par leurs voisines; et le
génie qu’elle n’a pas montré à notre droite, elle le
manifeste à notre gauche, en activant l’intelligence de ses
victimes. Les détours de ce génie nous demeurent
inexplicables, mais son niveau reste toujours le même. Il
parait descendre dans une erreur, en admettant qu’une
erreur soit possible, mais il remonte immédiatement dans
l’organe chargé de la réparer. De quelque côté que nous
nous tournions, il domine nos têtes. Il est l’océan circulaire,
l’immense nappe d’eau sans étiage sur laquelle nos
pensées les plus audacieuses, les plus indépendantes, ne
seront jamais que des bulles soumises. Nous l’appelons
aujourd’hui la nature, et demain nous lui trouverons peutêtre
un autre nom, plus terrible ou plus doux. En attendant, il
règne à la fois et d’un esprit égal sur la vie et la mort, et
fournit aux deux soeurs irréconciliables les armes
magnifiques ou familières qui bouleversent et qui ornent
son sein.
XVIII
Quant à savoir s’il prend des précautions pour maintenir ce
qui s’agite à sa surface, ou s’il faut fermer le plus étrange
des cercles en disant que ce qui s’agite à sa surface prend
des précautions contre le génie même qui le fait vivre, voilà
des questions réservées. Il nous est impossible de
connaître si une espèce a survécu malgré les soins
dangereux de la volonté supérieure, indépendamment de
ceux-ci, ou enfin grâce à eux seuls.
Tout ce que nous pouvons constater, c’est que telle espèce
subsiste, et que par conséquent la nature semble avoir
raison sur ce point. Mais qui nous apprendra combien
d’autres, que nous n’avons pas connues, sont tombées
victimes de son intelligence oublieuse ou inquiète? Tout ce
qu’il nous est donné de constater encore, ce sont les
formes surprenantes et parfois ennemies que prend, tantôt
dans l’inconscience, le fluide extraordinaire qu’on nomme
la vie, qui nous anime en même temps que tout le reste, et
qui est cela même qui produit nos pensées qui le jugent et
notre petite voix qui s’efforce d’en parler.
LIVRE V
LE VOL NUPTIAL
I
Voyons maintenant de quelle manière a lieu la fécondation
de la reine-abeille. Ici encore, la nature a pris des mesures
extraordinaires pour favoriser l’union des mâles et des
femelles issus de souches différentes; loi étrange, que rien
ne l’obligeait de décréter, caprice, ou peut-être
inadvertance initiale dont la réparation use les forces les
plus merveilleuses de son activité. Il est probable que si
elle avait employé à assurer la vie, à atténuer la souffrance,
à adoucir la mort, à écarter les hasards affreux, la moitié du
génie qu’elle prodigue autour de la fécondation croisée et
de quelques autres désirs arbitraires, l’univers nous eût
offert une énigme moins incompréhensible, moins
pitoyable que celle que nous tâchons de pénétrer. Mais ce
n’est pas dans ce qui aurait pu être, c’est dans ce qui est
qu’il convient de puiser notre conscience, et l’intérêt que
nous prenons à l’existence.
Autour de la reine virginale, et vivant avec elle dans la foule
de la ruche, s’agitent des centaines de mâles exubérants,
toujours ivres de miel, dont la seule raison d’être est un
acte d’amour. Mais malgré le contact incessant de deux
inquiétudes qui partout ailleurs renversent tous les
obstacles, jamais l’union ne s’opère dans la ruche, et l’on
n’a jamais réussi à rendre féconde une reine captive[1].
Les amants qui l’entourent ignorent ce qu’elle est, tant
qu’elle demeure au milieu d’eux. Sans se douter qu’ils
viennent de la quitter, qu’ils dormaient avec elle sur les
mêmes rayons, qu’ils l’ont peut-être bousculée dans leur
sortie impétueuse, ils vont la demander à l’espace, aux
creux les plus cachés de l’horizon. On dirait que leurs yeux
admirables, qui coiffent toute leur tète d’un casque
fulgurant, ne la reconnaissent et ne la désirent que
lorsqu’elle plane dans l’azur. Chaque jour, de onze heures à
trois heures, quand la lumière est dans tout son éclat, et
surtout lorsque midi déploie jusqu’aux confins du ciel ses
grandes ailes bleues pour attiser les flammes du soleil, leur
horde empanachée se précipite à la recherche de l’épouse
plus royale et plus inespérée qu’en aucune légende de
princesse inaccessible, puisque vingt ou trente tribus
l’environnent, accourues de toutes les cités d’alentour, pour
lui faire un cortège de plus de dix mille prétendants, et que
parmi ces mille, un seul sera choisi, pour un baiser unique
d’une seule minute, qui le mariera à la mort en même
temps qu’au bonheur, tandis que tous les autres voleront
inutiles autour du couple enlacé, et périront bientôt sans
revoir l’apparition prestigieuse et fatale.
[1] Le professeur Mc Lain est récemment parvenu à
féconder artificiellement quelques reines, mais à la suite
d’une véritable opération chirurgicale, délicate et
compliquée. Du reste, la fécondité de ces reines fut
restreinte, et éphémère.
II
Je n’exagère pas cette surprenante et folle prodigalité de la
nature. Dans les meilleures ruches on compte d’habitude
quatre ou cinq cents mâles. Dans les ruches dégénérées
ou plus faibles, on en trouve souvent quatre ou cinq mille,
car plus une ruche penche à sa ruine, plus elle produit de
mâles. On peut dire qu’en moyenne, un rucher composé de
dix colonies, éparpille dans l’air, à un moment donné, un
peuple de dix mille mâles, dont dix ou quinze au plus auront
chance d’accomplir l’acte unique pour lequel ils sont nés.
En attendant, ils épuisent les provisions de la cité, et le
travail incessant de cinq ou six ouvrières suffit à peine à
nourrir l’oisiveté vorace et plantureuse de chacun de ces
parasites qui n’ont d’infatigable que la bouche. Mais
toujours la nature est magnifique, quand il s’agit des
fonctions et des privilèges de l’amour. Elle ne lésine que
les organes et les instruments du travail. Elle est
particulièrement âpre à tout ce que les hommes ont appelé
vertu. En revanche, elle ne compte ni les joyaux, ni les
faveurs qu’elle répand sur la route des amants les moins
intéressants. Elle crie de toutes parts: «Unissez-vous,
multipliez, il n’est d’autre loi, d’autre but que l’amour»,—
quitte à ajouter à mi-voix:—«Et durez après si vous le
pouvez, cela ne me regarde plus». On a beau faire, on a
beau vouloir autre chose, on retrouve partout cette morale
si différente de la nôtre. Voyez encore, dans les mêmes
petits êtres, son avarice injuste et son faste insensé. De sa
naissance à sa mort, l’austère butineuse doit aller au loin,
dans les fourrés les plus épais, à la recherche d’une foule
de fleurs qui se dissimulent. Elle doit découvrir aux
labyrinthes des nectaires, aux allées secrètes des
anthères, le miel et le pollen cachés. Pourtant ses yeux, ses
organes olfactifs, sont comme des yeux, des organes
d’infirme, au prix de ceux des mâles. Ceux-ci seraient à
peu près aveugles et privés d’odorat qu’ils n’en pâtiraient
guère, qu’ils le sauraient à peine. Ils n’ont rien à faire,
aucune proie à poursuivre. On leur apporte leurs aliments
tout préparés et leur existence se passe à humer le miel à
même les rayons, dans l’obscurité de la ruche. Mais ils sont
les agents de l’amour, et les dons les plus énormes et les
plus inutiles sont jetés à pleines mains dans l’abîme de
l’avenir. Un sur mille, parmi eux, aura à découvrir, une fois
dans sa vie, au profond de l’azur, la présence de la vierge
royale. Un sur mille devra suivre, un instant dans l’espace,
la piste de la femelle qui ne cherche pas à fuir. Il suffit. La
puissance partiale a ouvert à l’extrême et jusqu’au délire,
ses trésors inouïs. A chacun de ses amants improbables,
dont neuf cent quatre-vingt-dix-neuf seront massacrés
quelques jours après les noces mortelles du millième, elle
a donné treize mille yeux de chaque côté de la tête, alors
que l’ouvrière en a six mille. Elle a pourvu leurs antennes,
selon les calculs de Cheshire, de trente-sept mille huit
cents cavités olfactives, alors que l’ouvrière n’en possède
pas cinq mille. Voilà un exemple de la disproportion qu’on
observe à peu près partout entre les dons qu’elle accordée
à l’amour, et ceux quelle marchande au travail, entre la
faveur qu’elle répand sur ce qui donne essor à la vie dans
un plaisir, et l’indifférence où elle abandonne ce qui se
maintient patiemment dans la peine. Qui voudrait peindre
au vrai le caractère de la nature, d’après les traits que l’on
rencontre ainsi, il en ferait une figure extraordinaire qui
n’aurait aucun rapport à notre idéal, qui doit cependant
provenir d’elle aussi. Mais l’homme ignore trop de choses
pour entreprendre ce portrait où il ne saurait mettre qu’une
grande ombre avec deux ou trois points d’une lumière
incertaine.
III
Bien peu, je pense, ont violé le secret des noces de la
reine-abeille, qui s’accomplissent aux replis infinis et
éblouissants d’un beau ciel. Mais il est possible de
surprendre le départ hésitant de la fiancée, et le retour
meurtrier de l’épouse.
Malgré son impatience, elle choisit son jour et son heure, et
attend à l’ombre des portes qu’une matinée merveilleuse
s’épanche dans l’espace nuptial, du fond des grandes
urnes azurées. Elle aime le moment où un peu de rosée
mouille d’un souvenir les feuilles et les fleurs, où la dernière
fraîcheur de l’aube défaillante lutte dans sa défaite avec
l’ardeur du jour, comme une vierge nue aux bras d’un lourd
guerrier, où le silence et les roses de midi qui s’approche,
laissent encore percer çà et là quelque parfum des
violettes du matin, quelque cri transparent de l’aurore.
Elle paraît alors sur le seuil, au milieu de l’indifférence des
butineuses qui vaquent à leurs affaires, ou environnée
d’ouvrières affolées, selon qu’elle laisse des soeurs dans la
ruche ou qu’il n’est plus possible de la remplacer. Elle
prend son vol à reculons, revient deux ou trois fois sur la
tablette d’abordage, et quand elle a marqué dans son
esprit l’aspect et la situation exacte de son royaume qu’elle
n’a jamais vu du dehors, elle part comme un trait au zénith
de l’azur. Elle gagne ainsi des hauteurs et une zone
lumineuse que les autres abeilles n’affrontent à aucune
époque de leur vie. Au loin, autour des fleurs où flotte leur
paresse, les mâles ont aperçu l’apparition et respiré le
parfum magnétique qui se répand de proche en proche
jusqu’aux ruchers voisins. Aussitôt les hordes se
rassemblent et plongent à sa suite dans la mer
d’allégresse dont les bornes limpides se déplacent. Elle,
ivre de ses ailes, et obéissant à la magnifique loi de
l’espèce qui choisit pour elle son amant et veut que le plus
fort l’atteigne seul dans la solitude de l’éther, elle monte
toujours, et l’air bleu du matin s’engouffre pour la première
fois dans ses stigmates abdominaux et chante comme le
sang du ciel dans les mille radicelles reliées aux deux sacs
trachéens qui occupent la moitié de son corps et se
nourrissent de l’espace. Elle monte toujours. Il faut qu’elle
atteigne une région déserte que ne hantent plus les
oiseaux qui pourraient troubler le mystère. Elle s’élève
encore, et déjà la troupe inégale diminue et s’égrène sous
elle. Les faibles, les infirmes, les vieillards, les mal venus,
les mal nourris des cités inactives ou misérables,
renoncent à la poursuite et disparaissent dans le vide. Il ne
reste plus en suspens, dans l’opale infinie, qu’un petit
groupe infatigable. Elle demande un dernier effort à ses
ailes, et voici que l’élu des forces incompréhensibles la
rejoint, la saisit, la pénètre et, qu’emportée d’un double
élan, la spirale ascendante de leur vol enlacé tourbillonne
une seconde dans le délire hostile de l’amour.
IV
La plupart des êtres ont le sentiment confus qu’un hasard
très précaire, une sorte de membrane transparente,
sépare la mort de l’amour, et que l’idée profonde de la
nature veut que l’on meure dans le moment où l’on transmet
la vie. C’est probablement cette crainte héréditaire qui
donne tant d’importance à l’amour. Ici du moins se réalise
dans sa simplicité primitive cette idée dont le souvenir
plane encore sur le baiser des hommes. Aussitôt l’union
accomplie, le ventre du mâle s’entr’ouvre, l’organe se
détache, entraînant la masse des entrailles, les ailes se
détendent et, foudroyé par l’éclair nuptial, le corps vidé
tournoie et tombe dans l’abîme.
La même pensée qui tantôt, dans la parthénogenèse,
sacrifiait l’avenir de la ruche à la multiplication insolite des
mâles, sacrifie ici le mâle à l’avenir de la ruche.
Elle étonne toujours cette pensée; plus on l’interroge, plus
les certitudes diminuent, et Darwin par exemple, pour citer
celui qui de tous les hommes l’a le plus passionnément et
le plus méthodiquement étudiée, Darwin sans trop se
l’avouer, perd contenance à chaque pas et rebrousse
chemin devant l’inattendu et l’inconciliable. Voyez-le, si
vous voulez assister au spectacle noblement humiliant du
génie humain aux prises avec la puissance infinie, voyez-le
qui essaie de démêler les lois bizarres, incroyablement
mystérieuses et incohérentes de la stérilité et de la
fécondité des hybrides, ou celles de la variabilité des
caractères spécifiques et génériques. A peine a-t-il formulé
un principe que des exceptions sans nombre l’assaillent, et
bientôt le principe accablé est heureux de trouver asile
dans un coin et de garder, à titre d’exception, un reste
d’existence.
C’est que dans l’hybridité, dans la variabilité (notamment
dans les variations simultanées, appelées corrélation de
croissance), dans l’instinct, dans les procédés de la
concurrence vitale, dans la sélection, dans la succession
géologique et dans la distribution géographique des êtres
organisés, dans les affinités mutuelles, comme partout
ailleurs, la pensée de la nature est tatillonne et négligente,
économe et gâcheuse, prévoyante et inattentive,
inconstante et inébranlable, agitée et immobile, une et
innombrable, grandiose et mesquine dans le même
moment et le même phénomène. Alors qu’elle avait devant
elle le champs immense et vierge de la simplicité, elle le
peuple de petites erreurs, de petites lois contradictoires,
de petits problèmes difficiles qui s’égarent dans l’existence
comme des troupeaux aveugles. Il est vrai que tout cela se
passe dans notre oeil qui ne reflète qu’une réalité
appropriée à notre taille et à nos besoins, et que rien ne
nous autorise à croire que ta nature perde de vue ses
causes et ses résultats égarés.
En tout cas, il est rare qu’elle leur permette d’aller trop loin,
de s’approcher de régions illogiques ou dangereuses. Elle
dispose de deux forces qui ont toujours raison, et quand
les phénomènes dépassent certaines bornes, elle fait
signe à la vie ou à la mort qui viennent rétablir l’ordre et
retracer la route avec indifférence.
V
Elle nous échappe de toutes parts, elle méconnaît la
plupart de nos règles, et brise toutes nos mesures.—A
notre droite, elle est bien au-dessous de notre pensée,
mais voilà qu’à notre gauche, elle la domine brusquement
comme une montagne. A tout moment, il semble qu’elle se
trompe, aussi bien dans le monde de ses premières
expériences que dans celui des dernières, je veux dire
dans le monde de l’homme. Elle y sanctionne l’instinct de la
masse obscure, l’injustice inconsciente du nombre, la
défaite de l’intelligence et de la vertu, la morale sans
hauteur qui guide le grand flot de l’espèce et qui est
manifestement inférieure à la morale que peut concevoir et
souhaiter l’esprit qui s’ajoute au petit flot plus clair qui
remonte le fleuve. Pourtant, est-ce à tort que ce même
esprit se demande aujourd’hui si son devoir n’est pas de
chercher toute vérité, par conséquent les vérités morales
aussi bien que les autres, dans ce chaos plutôt qu’en luimême,
où elles paraissent relativement si claires et si
précises?
Il ne songe pas à renier la raison et la vertu de son idéal
consacré par tant de héros et de sages, mais parfois il se
dit que peut-être cet idéal s’est formé trop à part de la
masse énorme dont il prétend à représenter la beauté
diffuse. A bon droit, il a pu craindre jusqu’ici qu’en adaptant
sa morale à celle de la nature, il n’eût anéanti ce qui lui
paraît être le chef-d’oeuvre de cette nature même. Mais à
présent qu’il connaît un peu mieux celle-ci, et que quelques
réponses encore obscures, mais d’une ampleur imprévue,
lui ont fait entrevoir un plan et une intelligence plus vastes
que tout ce qu’il pouvait imaginer en se renfermant en luimême,
il a moins peur, il n’a plus aussi impérieusement
besoin de son refuge de vertu et de raison particulières. Il
juge que ce qui est si grand ne saurait enseigner à se
diminuer. Il voudrait savoir si le moment n’est pas venu de
soumettre à un examen plus judicieux ses principes, ses
certitudes et ses rêves.
Je le répète, il ne songe pas à abandonner son idéal
humain. Cela même qui d’abord dissuade de cet idéal
apprend à y revenir. La nature ne saurait donner de
mauvais conseils à un esprit à qui toute vérité, qui n’est pas
au moins aussi haute que la vérité de son propre désir, ne
paraît pas assez élevée pour être définitive et digne du
grand plan qu’il s’efforce d’embrasser. Rien ne change de
place dans sa vie, sinon pour monter avec lui, et longtemps
encore il se dira qu’il monte quand il se rapproche de
l’ancienne image du bien. Mais dans sa pensée tout se
transforme avec une liberté plus grande, et il peut
descendre impunément dans sa contemplation
passionnée, jusqu’à chérir autant que des vertus, les
contradictions les plus cruelles et les plus immorales de la
vie, car il a le pressentiment qu’une foule de vallées
successives conduisent au plateau qu’il espère. Cette
contemplation et cet amour n’empêchent pas qu’en
cherchant la certitude, et alors même que ses recherches
le mènent à l’opposé de ce qu’il aime, il ne règle sa
conduite sur la vérité la plus humainement belle et se tienne
au provisoire le plus haut. Tout ce qui augmente la vertu
bienfaisante entre immédiatement dans sa vie; tout ce qui
l’amoindrirait y demeure en suspens, comme ces sels
insolubles qui ne s’ébranleront qu’à l’heure de l’expérience
décisive. Il peut accepter une vérité inférieure, mais, pour
agir selon cette vérité, il attendra,—durant des siècles, s’il
est nécessaire,—qu’il aperçoive le rapport que cette vérité
doit avoir à des vérités assez infinies pour envelopper et
surpasser toutes les autres.
En un mot, il sépare l’ordre moral de l’ordre intellectuel, et
n’admet dans le premier que ce qui est plus grand et plus
beau qu’autrefois. Et s’il est blâmable de séparer ces deux
ordres, comme on le fait trop souvent dans la vie, pour agir
moins bien qu’on ne pense; voir le pire et suivre le meilleur,
tendre son action au-dessus de son idée, est toujours
salutaire et raisonnable, car l’expérience humaine nous
permet d’espérer plus clairement de jour en jour, que la
pensée la plus haute que nous puissions atteindre sera
longtemps encore au-dessous de la mystérieuse vérité que
nous cherchons. Au surplus, quand rien ne serait vrai de
tout ce qui précède, il lui resterait une raison simple et
naturelle pour ne pas encore abandonner son idéal humain.
Plus il accorde de force aux lois qui semblent proposer
l’exemple de l’égoïsme; de l’injustice et de la cruauté, plus,
du même coup, il en apporte aux autres qui conseillent la
générosité, la pitié, la justice, car dès l’instant qu’il
commence d’égaliser et de proportionner plus
méthodiquement les parts qu’il fait à l’univers et à luimême,
il trouve à ces dernières lois quelque chose d’aussi
profondément naturel qu’aux premières, puisqu’elles sont
inscrites aussi profondément en lui que les autres le sont
dans tout ce qui l’entoure.
VI
Remontons aux noces tragiques de la reine. Dans
l’exemple qui nous occupe, la nature veut donc, en vue de
la fécondation croisée, que l’accouplement du fauxbourdon
et de la reine abeille ne soit possible qu’en plein
ciel. Mais ses désirs se mêlent comme un réseau et ses
lois les plus chères ont à passer sans cesse à travers les
mailles d’autres lois, qui l’instant d’après passeront à leur
tour à travers celles des premières.
Ayant peuplé ce même ciel de dangers innombrables, de
vents froids, de courants, d’orages, de vertiges, d’oiseaux,
d’insectes, de gouttes d’eau qui obéissent aussi à des lois
invincibles, il faut qu’elle prenne des mesures pour que cet
accouplement soit aussi bref que possible. Il l’est, grâce à
la mort foudroyante du mâle. Une étreinte y suffit, et la suite
de l’hymen s’accomplit aux flancs mêmes de l’épouse.
Celle-ci, des hauteurs bleuissantes, redescend à la ruche
tandis que frémissent derrière elle, comme des
oriflammes, les entrailles déroulées de l’amant. Quelques
apidologues prétendent qu’à ce retour gros de promesses,
les ouvrières manifestent une grande joie. Büchner, entre
autres, en trace un tableau détaillé. J’ai guetté bien des fois
ces rentrées nuptiales et j’avoue n’avoir guère constaté
d’agitation insolite, hors les cas où il s’agissait d’une jeune
reine sortie à la tête d’un essaim et qui représentait
l’unique espoir d’une cité récemment fondée et encore
déserte. Alors toutes les travailleuses sont affolées et se
précipitent à sa rencontre. Mais pour l’ordinaire, et bien
que le danger que court l’avenir de la cité soit souvent
aussi grand, il semble qu’elles l’oublient. Elles ont tout
prévu jusqu’au moment où elles permirent le massacre des
reines rivales. Mais arrivé là, leur instinct s’arrête; il y a
comme un trou dans leur prudence. Elles paraissent donc
assez indifférentes. Elles lèvent la tête, reconnaissent peutêtre
le témoignage meurtrier de la fécondation, mais
encore méfiantes, ne manifestent pas l’allégresse que
notre imagination attendait. Positives et lentes à l’illusion,
avant de se réjouir, elles attendent probablement d’autres
preuves. On a tort de vouloir rendre logiques et humaniser
à l’extrême tous les sentiments de petits êtres si différents
de nous. Avec les abeilles, comme avec tous les animaux
qui portent en eux un reflet de notre intelligence, on arrive
rarement à des résultats aussi précis que ceux qu’on décrit
dans les livres. Trop de circonstances nous demeurent
inconnues. Pourquoi les montrer plus parfaites qu’elles ne
sont, en disant ce qui n’est pas? Si quelques-uns jugent
qu’elles seraient plus intéressantes si elles étaient pareilles
à nous-mêmes, c’est qu’ils n’ont pas encore une idée juste
de ce qui doit éveiller l’intérêt d’un esprit sincère. Le but de
l’observateur n’est pas d’étonner, mais de comprendre, et il
est aussi curieux de marquer simplement les lacunes d’une
intelligence et tous les indices d’un régime cérébral qui
diffère du nôtre, que d’en rapporter des merveilles.
Pourtant, l’indifférence n’est pas unanime, et lorsque la
reine haletante arrive sur la planchette d’abordage,
quelques groupes se forment et l’accompagnent sous les
voûtes, où le soleil, héros de toutes les fêtes de la ruche,
pénètre à petits pas craintifs et trempe d’ombre et d’azur
les murailles de cire et les rideaux de miel. Du reste, la
nouvelle épousée ne se trouble pas plus que son peuple, et
il n’y a point place pour de nombreuses émotions dans son
étroit cerveau de reine pratique et barbare. Elle n’a qu’une
préoccupation, c’est de se débarrasser au plus vite des
souvenirs importuns de l’époux qui entravent sa démarche.
Elle s’assied sur le seuil, et arrache avec soin les organes
inutiles, que des ouvrières emportent à mesure et vont jeter
au loin; car le mâle lui a donné tout ce qu’il possédait et
beaucoup plus qu’il n’était nécessaire. Elle ne garde, dans
sa spermathèque, que le liquide séminal où nagent les
millions de germes qui, jusqu’à son dernier jour, viendront
un à un, au passage des oeufs, accomplir dans l’ombre de
son corps l’union mystérieuse de l’élément mâle et femelle
dont naîtront les ouvrières. Par un échange curieux, c’est
elle qui fournit le principe mâle, et le mâle le principe
femelle. Deux jours après l’accouplement, elle dépose ses
premiers oeufs, et aussitôt le peuple l’entoure de soins
minutieux. Dès lors, douée d’un double sexe, renfermant en
elle un mâle inépuisable, elle commence sa véritable vie,
elle ne quitte plus la ruche, ne revoit plus la lumière, si ce
n’est pour accompagner un essaim; et sa fécondité ne
s’arrête qu’aux approches de la mort.
VII
Voilà de prodigieuses noces, les plus féeriques que nous
puissions rêver, azurées et tragiques, emportées par l’élan
du désir au-dessus de la vie, foudroyantes et
impérissables, uniques et éblouissantes, solitaires et
infinies. Voilà d’admirables ivresses où la mort, survenue
dans ce qu’il y a de plus limpide et de plus beau autour de
cette sphère: l’espace virginal et sans bornes, fixe dans la
transparence auguste du grand ciel la seconde du bonheur,
purifie dans la lumière immaculée ce que l’amour a toujours
d’un peu misérable, rend inoubliable le baiser, et se
contentant cette fois d’une dîme indulgente, de ses mains
devenues maternelles, prend elle-même le soin d’introduire
et d’unir pour un long avenir inséparable, dans un seul et
même corps, deux petites vies fragiles.
La vérité profonde n’a pas cette poésie, elle en possède
une autre que nous sommes moins aptes à saisir; mais
que nous finirons peut-être par comprendre et aimer. La
nature ne s’est pas souciée de procurer à ces deux
«raccourcis d’atôme», comme les appellerait Pascal, un
mariage resplendissant, une idéale minute d’amour. Elle
n’a eu en vue, nous l’avons déjà dit, que l’amélioration de
l’espèce par la fécondation croisée. Pour l’assurer, elle a
disposé l’organe du mâle d’une façon si particulière qu’il lui
est impossible d’en faire usage ailleurs que dans l’espace.
Il faut d’abord que par un vol prolongé il dilate
complètement ses deux grands sacs trachéens. Ces
énormes ampoules qui se gorgent d’azur, refoulent alors
les parties basses de l’abdomen et permettent l’exsertion
de l’organe. C’est là tout le secret physiologique, assez
vulgaire diront les uns, presque fâcheux affirmeront les
autres, de l’essor admirable des amants, de l’éblouissante
poursuite de ces noces magnifiques.
VIII
«Et nous, se demande un poète, devrons-nous donc
toujours nous réjouir au-dessus de la vérité?»
Oui, à tout propos, à tout moment, en toutes choses,
réjouissons-nous, non pas au-dessus de la vérité, ce qui
est impossible puisque nous ignorons où elle se trouve,
mais au-dessus des petites vérités que nous entrevoyons.
Si quelque hasard, quelque souvenir, quelque illusion,
quelque passion, n’importe quel motif en un mot, fait qu’un
objet se montre à nous plus beau qu’il ne se montre aux
autres, que d’abord ce motif nous soit cher. Peut-être n’estil
qu’erreur: l’erreur n’empêche point que le moment où
l’objet nous paraît le plus admirable est celui où nous avons
le plus de chance d’apercevoir sa vérité. La beauté que
nous lui prêtons dirige notre attention sur sa beauté et sa
grandeur réelles, qui ne sont point faciles à découvrir, et se
trouvent dans les rapports que tout objet a nécessairement
avec des lois, avec des forces générales et éternelles. La
faculté d’admirer que nous aurons fait naître à propos d’une
illusion ne sera pas perdue pour la vérité qui viendra tôt ou
tard. C’est avec des mots, avec des sentiments, c’est dans
la chaleur développée par d’anciennes beautés
imaginaires, que l’humanité accueille aujourd’hui des
vérités qui peut-être ne seraient pas nées, et n’auraient pu
trouver un milieu favorable, si ces illusions sacrifiées
n’avaient d’abord habité et réchauffé le coeur et la raison où
les vérités vont descendre. Heureux les yeux qui n’ont pas
besoin d’illusion pour voir que le spectacle est grand! Pour
les autres, c’est l’illusion qui leur apprend à regarder, à
admirer et à se réjouir. Et si haut qu’ils regardent, ils ne
regarderont pas trop haut. Dès qu’on s’en approche, la
vérité s’élève; dès qu’on l’admire on s’en rapproche. Et si
haut qu’ils se réjouissent, ils ne se réjouiront jamais dans le
vide ni au-dessus de la vérité inconnue et éternelle qui est
sur toute chose comme de la beauté en suspens.
IX
Est-ce à dire que nous nous attacherons aux mensonges, à
une poésie volontaire et irréelle, et que faute de mieux
nous ne nous réjouirons qu’en eux? Est-ce à dire que dans
l’exemple que nous avons sous les yeux,—il n’est rien en
soi, mais nous nous y arrêtons parce qu’il en représente
mille autres et toute notre attitude en face de divers ordres
de vérités,—est-ce à dire que dans cet exemple nous
négligerons l’explication physiologique pour ne retenir et ne
goûter que l’émotion de ce vol nuptial, qui, quelle qu’en soit
la cause, n’en est pas moins l’un des plus beaux actes
lyriques de cette force tout à coup désintéressée et
irrésistible à laquelle obéissent tous les êtres vivants et
qu’on nomme l’amour? Rien ne serait plus puéril, rien ne
serait plus impossible, grâce aux excellentes habitudes
qu’ont prises aujourd’hui tous les esprits de bonne foi.
Ce menu fait de l’exsertion de l’organe de l’abeille mâle,
qui ne peut avoir lieu qu’à la suite du gonflement des
vésicules trachéennes, nous l’admettrons évidemment
puisqu’il est incontestable. Mais si nous nous en
contentions, si nous ne regardions plus rien par de là, si
nous en induisions que toute pensée qui va trop loin ou trop
haut a nécessairement tort et que la vérité se trouve
toujours dans le détail matériel, si nous ne cherchions pas,
n’importe où, dans des incertitudes souvent plus étendues
que celles que la petite explication nous a forcé
d’abandonner, par exemple dans l’étrange mystère de la
fécondation croisée, dans la perpétuité de l’espèce et de la
vie, dans le plan de la nature, si nous n’y cherchions pas
une suite à cette explication, un prolongement de beauté et
de grandeur dans l’inconnu, j’ose presque assurer que
nous passerions notre existence à une plus grande
distance de la vérité que ceux-là mêmes qui s’obstinent
aveuglément dans l’interprétation poétique et tout
imaginaire de ces noces merveilleuses. Ils se trompent
évidemment sur la forme ou la nuance de la vérité, mais
beaucoup mieux que ceux qui se flattent de la tenir tout
entière dans la main, ils vivent sous son impression et dans
son atmosphère. Ils sont préparés à la recevoir, il y a en
eux un espace plus hospitalier, et s’ils ne la voient pas, ils
tendent du moins les yeux vers le lieu de beauté et de
grandeur où il est salutaire de croire qu’elle se trouve.
Nous ignorons la fin de la nature qui est pour nous la vérité
qui domine toutes les autres. Mais, pour l’amour même de
cette vérité, pour entretenir en notre âme l’ardeur de sa
recherche, il est nécessaire que nous la croyions grande.
Et si, un jour nous reconnaissons que nous avons fait
fausse route, qu’elle est petite et incohérente, ce sera
grâce à l’animation que nous avait donnée sa grandeur
présumée que nous découvrirons sa petitesse, et cette
petitesse, quand elle sera certaine, nous enseignera ce
qu’il faut faire. En attendant, ce n’est pas trop, pour aller à
sa recherche, que de mettre en mouvement tout ce que
notre raison et notre coeur possèdent de plus puissant et
de plus audacieux. Et quand le dernier mot de tout ceci
serait misérable, ce ne sera pourtant pas une petite chose
que d’avoir mis à nu la petitesse ou l’inanité du but de la
nature.
X
« Il n’y a pas encore de vérité pour nous, me disait un jour un
des grands physiologistes de ce temps, tandis que je me
promenais avec lui dans la campagne, il n’y a pas encore
de vérité, mais il y a partout trois bonnes apparences de
vérité. Chacun fait son choix ou plutôt le subit, et ce choix
qu’il subit ou qu’il fait souvent sans réfléchir et auquel il se
tient, détermine la forme et la conduite de tout ce qui
pénètre en lui. L’ami que nous rencontrons, la femme qui
s’avance en souriant, l’amour qui ouvre notre coeur, la mort
ou la tristesse qui le referment, ce ciel de septembre que
nous regardons, ce jardin superbe et charmant, où l’on voit,
comme dans la Psyché de Corneille, «des berceaux de
verdure soutenus par des termes dorés,» le troupeau qui
paît et le berger qui dort, les dernières maisons du village;
l’océan entre les arbres, tout s’abaisse ou se redresse, tout
s’orne ou se dépouille avant d’entrer en nous, selon le petit
signe que lui fait notre choix. Apprenons à choisir
l’apparence. Au déclin d’une vie où j’ai tant cherché la
menue vérité et la cause physique, je commence à chérir,
non pas ce qui éloigne d’elles, mais ce qui les précède, et
surtout ce qui les dépasse un peu.
«Nous étions arrivés au sommet d’un plateau de ce pays
de Caux, en Normandie, qui est souple comme un parc
anglais, mais un parc naturel et sans limites. C’est l’un des
rares points du globe où la campagne se montre
complètement saine, d’un vert sans défaillance. Un peu
plus au nord, l’âpreté la menace; un peu plus au sud, le
soleil la fatigue et la hâle. Au bout d’une plaine qui
s’étendait jusqu’à la mer, des paysans édifiaient une
meule.
«Regardez, me dit-il: vus d’ici, ils sont beaux. Ils
construisent cette chose si simple et si importante, qui est
par excellence le monument heureux et presque invariable
de la vie humaine qui se fixe: une meule de blé. La
distance, l’air du soir, font de leurs cris de joie une sorte de
chant sans paroles qui répond au noble chant des feuilles
qui parlent sur nos têtes. Au-dessus d’eux, le ciel est
magnifique, comme si des esprits bienveillants, munis de
palmes de feu, avaient balayé toute la lumière du côté de la
meule pour éclairer plus longtemps le travail. Et la trace
des palmes est restée dans l’azur. Voyez l’humble église
qui les domine et les surveille, à mi-côte, parmi les tilleuls
arrondis et le gazon du cimetière familier qui regarde
l’océan natal. Ils élèvent harmonieusement leur monument
de vie sous les monuments de leurs morts qui firent les
mêmes gestes et ne sont pas absents.
«Embrassez l’ensemble: aucun détail trop particulier, trop
caractéristique, comme on en trouverait en Angleterre, en
Provence ou en Hollande. C’est le tableau large, et assez
banal pour être symbolique, d’une vie naturelle et heureuse.
Voyez donc l’eurythmie de l’existence humaine dans ses
mouvements utiles. Regardez l’homme qui mène les
chevaux, tout le corps de celui qui tend la gerbe sur la
fourche, les femmes penchées sur le blé et les enfants qui
jouent…. Ils n’ont pas déplacé une pierre, remué une
pelletée de terre pour embellir le paysage; ils ne font pas
un pas, ne plantent pas un arbre, ne sèment pas une fleur
qui ne soient nécessaires. Tout ce tableau n’est que le
résultat involontaire de l’effort de l’homme pour subsister un
moment dans la nature; et cependant, ceux d’entre nous qui
n’ont d’autre souci que d’imaginer ou de créer des
spectacles de paix, de grâce ou de pensée profonde, n’ont
rien trouvé de plus parfait, et viennent simplement peindre
ou décrire ceci quand ils veulent nous représenter de la
beauté ou du bonheur. Voilà la première apparence que
quelques-uns appellent la vérité.»
XI
«Approchons. Saisissez-vous le chant qui répondait si bien
au feuillage des grands arbres? Il est formé de gros mots
et d’injures; et quand le rire éclate c’est qu’un homme,
qu’une femme lance une ordure ou qu’on se moque du plus
faible, du bossu qui ne peut soulever son fardeau, du
boiteux qu’on renverse, de l’idiot qu’on houspille.
«Je les observe depuis bien des années. Nous sommes
en Normandie, la terre est grasse et facile. Il y a autour de
cette meule un peu plus de bien-être que n’en suppose
ailleurs une scène de ce genre. Par conséquent, la plupart
des hommes sont alcooliques, beaucoup de femmes le
sont aussi. Un autre poison que je n’ai pas besoin de
nommer, corrode encore la race. On lui doit, ainsi qu’à
l’alcool, ces enfants que vous voyez là. Ce nabot, ce
scrofuleux, ce cagneux, ce bec-de-lièvre et cet
hydrocéphale. Tous, hommes et femmes, jeunes et vieux,
ont les vices ordinaires du paysan. Ils sont brutaux,
hypocrites, menteurs, rapaces, médisants, méfiants,
envieux, tournés aux petits profits illicites, aux
interprétations basses, à l’adulation du plus fort. La
nécessité les rassemble et les contraint de s’entr’aider,
mais le voeu secret de tous est de s’entre-nuire dès qu’ils
peuvent le faire sans danger. Le malheur d’autrui est le seul
plaisir sérieux du village. Une grande infortune y est l’objet,
longuement caressé, de délectations sournoises. Ils
s’épient, se jalousent, se méprisent, se détestent. Tant
qu’ils sont pauvres, ils nourrissent contre la dureté et
l’avarice de leurs maîtres une haine recuite et renfermée,
et, s’ils ont à leur tour des valets, ils profitent de
l’expérience de la servitude pour surpasser la dureté et
l’avarice dont ils ont souffert.
«Je pourrais vous faire le détail des mesquineries, des
fourberies, des tyrannies, des injustices, des rancunes qui
animent ce travail baigné d’espace et de paix. Ne croyez
pas que la vue de ce ciel admirable, de la mer qui étale
derrière l’église un autre ciel plus sensible qui coule sur la
terre comme un grand miroir de conscience et de sagesse,
ne croyez pas que cela les étende ou les élève. Ils ne l’ont
jamais regardé. Rien ne remue et ne mène leurs pensées,
sinon trois ou quatre craintes circonscrites: crainte de la
faim, crainte de la force, de l’opinion et de la loi, et à l’heure
de la mort, la terreur de l’enfer. Pour montrer ce qu’ils sont,
il faudrait les prendre un à un. Tenez, ce grand à gauche
qui a l’air jovial et lance de si belles gerbes. L’été dernier,
ses amis lui cassèrent le bras droit dans une rixe
d’auberge. J’ai réduit la fracture qui était mauvaise et
compliquée. Je l’ai soigné longtemps, je lui ai donné de
quoi vivre en attendant qu’il pût se remettre au travail. Il
venait chez moi tous les jours. Il en a profité pour répandre
au village qu’il m’avait surpris dans les bras de ma bellesoeur
et que ma mère s’enivrait. Il n’est pas méchant, il ne
m’en veut pas; au contraire, remarquez, son visage
s’éclaire d’un bon sourire sincère en me voyant. Ce n’était
pas la haine sociale qui le poussait. Le paysan ne hait pas
le riche; il respecte trop la richesse. Mais je pense que
mon bon porte-fourche ne comprenait point pourquoi je le
soignais sans en tirer profit. Il soupçonne quelque
manigance et n’entend pas être dupe. Plus d’un, plus riche
ou plus pauvre, avait fait de même avant lui, ou pis. Il ne
croyait pas mentir en répandant ses inventions, il obéissait
à un ordre confus de la moralité environnante. Il répondait
sans le savoir, et pour ainsi dire malgré lui, au désir toutpuissant
de la malveillance générale…. Mais pourquoi
achever un tableau connu de tous ceux qui ont vécu
quelques années à la campagne. Voilà la seconde
apparence que la plupart appellent la vérité. C’est la vérité
de la vie nécessaire. Il est certain qu’elle repose sur les
faits les plus précis, sur les seuls que tout homme puisse
observer et éprouver.
XII
«Asseyons-nous sur ces gerbes, poursuivit-il, et regardons
encore. Ne rejetons aucun des petits faits qui forment la
réalité que j’ai dite. Laissons-les s’éloigner d’eux-mêmes
dans l’espace. Ils encombrent le premier plan, mais il faut
reconnaître qu’il y a derrière eux une grande force bien
admirable qui maintient tout l’ensemble. Le maintient-elle
seulement, ne l’élève-t-elle pas? Ces hommes que nous
voyons ne sont plus tout à fait les animaux farouches de La
Bruyère «qui avaient comme une voix articulée, et se
retiraient la nuit dans des tanières, où ils vivaient de pain
noir, d’eau et de racines….»
«La race me direz-vous, est moins forte et moins saine,
c’est possible; l’alcool et l’autre fléau sont des accidents
que l’humanité doit dépasser, peut-être des épreuves dont
tels de nos organes, les organes nerveux par exemple,
tireront bénéfice, car régulièrement nous voyons la vie
profiter des maux qu’elle surmonte. Au surplus, un rien,
qu’on peut trouver demain, suffira à les rendre inoffensifs.
Ce n’est donc pas cela qui nous oblige à restreindre notre
regard. Ces hommes ont des pensées, des sentiments
que n’avaient pas encore ceux de La Bruyère.—«J’aime
mieux la bête simple et toute nue, que l’odieuse demi-bête,
murmurai-je.—» «Vous parlez ainsi selon la première
apparence, celle des poètes, que nous avons vue, reprit-il;
ne la mêlons pas à celle que nous examinons. Ces
pensées et ces sentiments sont petits et bas, si vous
voulez, mais ce qui est petit et bas est déjà meilleur que ce
qui n’est pas. Ils n’en usent guère que pour se nuire et
persister dans la médiocrité où ils sont; mais il en va
souvent ainsi dans la nature. Les dons qu’elle accorde, on
ne s’en sert d’abord que pour le mal, pour empirer ce
qu’elle semblait vouloir améliorer; mais, au bout du compte,
de tout ce mal résulte toujours un certain bien. Du reste, je
ne tiens nullement à prouver le progrès; selon l’endroit d’où
on le considère, c’est une chose très petite ou très grande.
Rendre un peu moins servile, un peu moins pénible la
condition humaine, c’est un point énorme, c’est peut-être
l’idéal le plus sûr; mais, évaluée par l’esprit un instant
détaché des conséquences matérielles, la distance entre
l’homme qui marche à la tête du progrès et celui qui se
traîne aveuglément à sa suite, n’est pas considérable.
Parmi ces jeunes rustres dont le cerveau n’est hanté que
d’idées informes, il en est plusieurs où se trouve la
possibilité d’atteindre en peu de temps le degré de
conscience où nous vivons tous deux. On est souvent
frappé de l’intervalle insignifiant qui sépare l’inconscience
de ces gens, que l’on s’imagine complète, de la
conscience que l’on croit le plus élevée.
«D’ailleurs, de quoi est-elle faite cette conscience dont
nous sommes si fiers? De beaucoup plus d’ombre que de
lumière, de beaucoup plus d’ignorance acquise que de
science, de beaucoup plus de choses dont nous savons
qu’il faut renoncer à les connaître que de choses que nous
connaissons. Pourtant, elle est toute notre dignité, notre
plus réelle grandeur, et probablement le phénomène le plus
surprenant de ce monde. C’est elle qui nous permet de
lever le front en face du principe inconnu et de lui dire: Je
vous ignore, mais quelque chose en moi vous embrasse
déjà. Vous me détruirez peut-être, mais, si ce n’est pour
former de mes débris un organisme meilleur que le mien,
vous vous montrerez inférieur à ce que je suis, et le silence
qui suivra la mort de l’espèce à laquelle j’appartiens vous
apprendra que vous avez été jugé. Et si vous n’êtes même
pas capable de vous soucier d’être jugé justement,
qu’importe votre secret? Nous ne tenons plus à le pénétrer.
Il doit être stupide et hideux. Vous avez produit, par hasard,
un être que vous n’aviez pas qualité pour produire. Il est
heureux pour lui que vous l’ayez supprimé par un hasard
contraire, avant qu’il ait mesuré le fond de votre
inconscience, plus heureux encore qu’il ne survive pas à la
série infinie de vos expériences affreuses. Il n’avait rien à
faire dans un monde où son intelligence ne répondait à
aucune intelligence éternelle, où son désir du mieux ne
pouvait arriver à aucun bien réel.
«Encore une fois, le progrès n’est pas nécessaire pour que
le spectacle nous passionne. L’énigme suffit, et cette
énigme est aussi grande, a autant d’éclat mystérieux en
ces paysans qu’en nous-mêmes. On la trouve partout
lorsqu’on suit la vie jusqu’en son principe tout-puissant. Ce
principe, de siècle en siècle, nous modifions son épithète.
Il en a eu qui étaient précises et consolantes. On a reconnu
que ces consolations et cette précision étaient illusoires.
Mais que nous l’appellions Dieu, Providence, Nature,
Hasard, Vie, Destin, le mystère reste le même, et tout ce
que nous ont enseigné des milliers d’années d’expérience,
c’est à lui donner un nom plus vaste, plus proche de nous,
plus flexible, plus docile à l’attente et à l’imprévu. C’est celui
qu’il porte aujourd’hui; et c’est pourquoi il ne parut jamais
plus grand. Voilà l’un des nombreux aspects de la
troisième apparence, et c’est la dernière vérité.»
LIVRE VI
LE MASSACRE DES MALES
I
Après la fécondation des reines, si le ciel reste clair et l’air
chaud, si le pollen et le nectar abondent dans les fleurs, les
ouvrières, par une sorte d’indulgence oublieuse, ou peutêtre
par une prévoyance excessive, tolèrent quelque temps
encore la présence importune et ruineuse des mâles.—
Ceux-ci se conduisent dans la ruche comme les
prétendants de Pénélope dans la maison d’Ulysse. Il y
mènent, en faisant carrousse et chère lie, une oisive
existence d’amants honoraires, prodigues et indélicats:
satisfaits, ventrus, encombrant les allées, obstruant les
passages, embarrassant le travail, bousculant, bousculés,
ahuris, importants, tout gonflés d’un mépris étourdi et sans
malice, mais méprisés avec intelligence et arrière-pensée,
inconscients de l’exaspération qui s’accumule et du destin
qui les attend. Ils choisissent pour y sommeiller à l’aise le
coin le plus tiède de la demeure, se lèvent nonchalamment
pour aller humer à même les cellules ouvertes le miel le
plus parfumé, et souillent de leurs excréments les rayons
qu’ils fréquentent. Les patientes ouvrières regardent
l’avenir et réparent les dégâts, en silence. De midi à trois
heures, quand la campagne bleuie tremble de lassitude
heureuse sous le regard invincible d’un soleil de juillet ou
d’août, ils paraissent sur le seuil. Ils ont un casque fait
d’énormes perles noires, deux hauts panaches animés, un
pourpoint de velours fauve et frotté de lumière, une toison
héroïque, un quadruple manteau rigide et translucide. Ils
font un bruit terrible, écartent les sentinelles, renversent les
ventileuses, culbutent les ouvrières qui reviennent chargées
de leur humble butin. Ils ont l’allure affairée, extravagante et
intolérante de dieux indispensables qui sortent en tumulte
vers quelque grand dessein ignoré du vulgaire. Un à un, ils
affrontent l’espace, glorieux, irrésistibles, et vont
tranquillement se poser sur les fleurs les plus voisines où ils
s’endorment jusqu’à ce que la fraîcheur de l’après-midi les
réveille. Alors ils regagnent la ruche dans le même
tourbillon impérieux, et, toujours débordant du même grand
dessein intransigeant, ils courent aux celliers, plongent la
tête jusqu’au cou dans les cuves à miel, s’enflent comme
des amphores pour réparer leurs forces épuisées, et
regagnent à pas alourdis le bon sommeil sans rêve et sans
soucis qui les recueille jusqu’au prochain repas.
II
Mais la patience des abeilles n’est pas égale à celle des
hommes. Un matin, un mot d’ordre attendu circule par la
ruche, et les paisibles ouvrières se transforment en juges et
en bourreaux. On ne sait qui le donne; il émane tout à coup
de l’indignation froide et raisonnée des travailleuses, et
selon le génie de la république unanime, aussitôt
prononcé, il emplit tous les coeurs. Une partie du peuple
renonce au butinage pour se consacrer aujourd’hui à
l’oeuvre de justice. Les gros oisifs endormis en grappes
insoucieuses sur les murailles mellifères sont brusquement
tirés de leur sommeil par une armée de vierges irritées. Ils
se réveillent, béats et incertains, ils n’en croient pas leurs
yeux, et leur étonnement a peine à se faire jour à travers
leur paresse comme un rayon de lune à travers l’eau d’un
marécage. Ils s’imaginent qu’ils sont victimes d’une erreur,
regardent autour d’eux avec stupéfaction, et, l’idée-mère de
leur vie se ranimant d’abord en leurs cerveaux épais, ils
font un pas vers les cuves à miel pour s’y réconforter. Mais
il n’est plus, le temps du miel de mai, du vin-fleur des
tilleuls, de la franche ambroisie de la sauge, du serpolet, du
trèfle blanc, des marjolaines. Au lieu du libre accès aux
bons réservoirs pleins qui ouvraient sous leur bouche leurs
margelles de cire complaisantes et sucrées, ils trouvent
tout autour une ardente broussaille de dards empoisonnés
qui se hérissent. L’atmosphère de la ville est changée. Le
parfum amical du nectar a fait place à l’âcre odeur du venin
dont les mille gouttelettes scintillent au bout des aiguillons
et propagent la rancune et la haine. Avant qu’il se soit
rendu compte de l’effondrement inouï de tout son destin
plantureux, dans le bouleversement des lois heureuses de
la cité, chacun des parasites effarés est assailli par trois ou
quatre justicières qui s’évertuent à lui couper les ailes, à
scier le pétiole qui relie l’abdomen au thorax, à amputer les
antennes fébriles, à disloquer les pattes, à trouver une
fissure aux anneaux de la cuirasse pour y plonger leur
glaive. Énormes, mais sans armes, dépourvus d’aiguillon,
ils ne songent pas à se défendre, cherchent à s’esquiver ou
n’opposent que leur masse obtuse aux coups qui les
accablent. Renversés sur le dos, ils agitent gauchement, au
bout de leurs puissantes pattes, leurs ennemies qui ne
lâchent point prise, ou, tournant sur eux-mêmes, ils
entraînent tout la groupe dans un tourbillon fou, mais bientôt
épuisé. Au bout de peu de temps, ils sont si pitoyables,
que la pitié, qui n’est jamais bien loin de la justice au fond
de notre coeur, revient en toute hâte et demanderait grâce,
—mais inutilement—aux dures ouvrières qui ne
connaissent que la loi profonde et sèche de la nature. Les
ailes des malheureux sont lacérées, leurs tarses arrachés,
leurs antennes rongées, et leurs magnifiques yeux noirs,
miroirs des fleurs exubérantes, réverbères de l’azur et de
l’innocente arrogance de l’été, maintenant adoucis par la
souffrance, ne reflètent plus que la détresse et l’angoisse
de la fin. Les uns succombent à leurs blessures et sont
immédiatement emportés par deux ou trois de leurs
bourreaux aux cimetières lointains. D’autres, moins
atteints, parviennent à se réfugier dans un coin où ils
s’entassent et où une garde inexorable les bloque jusqu’à
ce qu’ils y meurent de misère. Beaucoup réussissent à
gagner la porte et à s’échapper dans l’espace en entraînant
leurs adversaires, mais, vers le soir, pressés par la faim et
le froid, ils reviennent en foule à l’entrée de la ruche
implorer un abri. Ils y rencontrent une autre garde inflexible.
Le lendemain, à leur première sortie, les ouvrières
déblayent le seuil où s’annoncellent les cadavres des
géants inutiles, et le souvenir de la race oisive s’éteint dans
la cité jusqu’au printemps suivant.
III
Souvent le massacre a lieu le même jour dans un grand
nombre de colonies du rucher. Les plus riches, les mieux
gouvernées, en donnent le signal. Quelques jours après,
les petites républiques moins prospères les imitent.
Seules, les peuplades les plus pauvres, les plus chétives,
celles dont la mère est très vieille et presque stérile, pour
ne pas abandonner l’espoir de voir féconder la reine vierge
qu’elles attendent et qui peut naître encore, entretiennent
leurs mâles jusqu’à l’entrée de l’hiver. Alors vient la misère
inévitable, et toute la tribu, mère, parasites, ouvrières, se
ramasse en un groupe affamé et étroitement enlacé qui
périt en silence, dans l’ombre de la ruche, avant les
premières neiges.
Après l’exécution des oisifs dans les cités populeuses et
opulentes, le travail reprend, mais avec une ardeur
décroissante car le nectar se fait déjà plus rare. Les
grandes fêtes et les grands drames sont passés. Le corps
miraculeux enguirlandé de myriades d’âmes, le noble
monstre sans sommeil, nourri de fleurs et de rosée, la
glorieuse ruche des beaux jours de juillet, graduellement
s’endort, et son haleine chaude, accablée de parfums,
s’alentit et se glace. Le miel d’automne, pour compléter les
provisions indispensables, s’accumule cependant dans les
murailles nourricières, et les derniers réservoirs sont
scellés du sceau de cire blanche incorruptible.—On cesse
de bâtir, les naissances diminuent, les morts se multiplient,
les nuits s’allongent et les jours s’accourcissent. La pluie et
les vents incléments, les brumes du matin, les embûches
de l’ombre trop prompte, emportent des centaines de
travailleuses qui ne reviennent plus, et tout le petit peuple,
aussi avide de soleil que les cigales de l’Attique, sent
s’étendre sur lui la menace froide de l’hiver.
L’homme a prélevé sa part de la récolte. Chacune des
bonnes ruches lui a offert quatre-vingts ou cent livres de
miel, et les plus merveilleuses en donnent parfois deux
cents, qui représentent d’énormes nappes de lumière
liquéfiée, d’immenses champs de fleurs visitées, une à
une, mille fois chaque jour. Maintenant il jette un dernier
coup d’oeil aux colonies qui s’engourdissent. Il enlève aux
plus riches leurs trésors superflus pour les distribuer à
celles qu’ont appauvries des infortunes, toujours
imméritées, dans ce monde laborieux. Il couvre
chaudement les demeures, ferme à demi les portes, enlève
les cadres inutiles et livre les abeilles à leur grand sommeil
hivernal. Elles se rassemblent alors au centre de la ruche,
se contractent et se suspendent aux rayons qui renferment
les urnes fidèles, d’où sortira, pendant les jours glacés, la
substance transformée de l’été. La reine est au milieu,
entourée de sa garde. Le premier rang des ouvrières se
cramponne aux cellules scellées, un second rang les
recouvre, recouvert à son tour d’un troisième, et ainsi de
suite jusqu’au dernier qui forme l’enveloppe. Lorsque les
abeilles de cette enveloppe sentent le froid les gagner,
elles rentrent dans la masse et d’autres les remplacent à
tour de rôle. La grappe suspendue est comme une sphère
tiède et fauve, que scindent les murailles de miel, et qui
monte ou descend, avance ou recule d’une manière
insensible à mesure que s’épuisent les cellules où elle
s’attache. Car, au contraire de ce que l’on croit
généralement, la vie hiémale des abeilles est allentie mais
non pas arrêtée[1]. Par le bruissement concerté de leurs
ailes, petites soeurs survivantes des flammes ensoleillées,
qui s’activent ou s’apaisent selon les fluctuations de la
température du dehors, elles entretiennent dans leur
sphère une chaleur invariable et égale à celle d’une journée
de printemps. Ce printemps secret émane du beau miel
qui n’est qu’un rayon de chaleur autrefois transmué, qui
maintenant revient à sa forme première. Il circule dans la
sphère comme un sang généreux. Les abeilles qui se
tiennent sur les alvéoles débordants l’offrent à leurs
voisines, qui le transmettent à leur tour. Il passe ainsi de
griffes en griffes, de bouche en bouche, et gagne les
extrémités du groupe, qui n’a qu’une pensée et une
destinée éparse et réunie en des milliers de coeurs. Il tient
lieu de soleil et de fleurs, jusqu’à ce que son frère aîné, le
soleil véritable du grand printemps réel, glissant par la
porte entr’ouverte ses premiers regards attiédis où
porte entr’ouverte ses premiers regards attiédis où
renaissent les violettes et les anémones, réveille
doucement les ouvrières pour leur montrer que l’azur a
repris sa place sur le monde, et que le cercle ininterrompu
qui joint la mort à la vie, vient de faire un tour sur lui-même
et de se ranimer.
[1] Une forte ruchée, pendant l’hivernage, qui dans nos
contrées dure environ six mois, c’est-à-dire d’octobre au
commencement d’avril, consomme pour l’ordinaire vingt à
trente livres de miel.
LIVRE VII
LE PROGRÈS DE L’ESPÈCE
I
Avant de clore ce livre, comme nous avons clos la ruche
sur le silence engourdi de l’hiver, je veux relever une
objection que manquent rarement de faire ceux à qui l’on
découvre la police et l’industrie surprenante des abeilles.
Oui, murmurent-ils, tout cela est prodigieux mais immuable.
Voilà des milliers d’années qu’elles vivent sous des lois
remarquables, mais voilà des milliers d’années que ces
lois sont les mêmes. Voilà des milliers d’années qu’elles
construisent ces rayons étonnants auxquels on ne peut rien
ajouter ni retrancher, et où s’unit, dans une perfection
égale, la science du chimiste, à celle du géomètre, de
l’architecte et de l’ingénieur, mais ces rayons sont
l’architecte et de l’ingénieur, mais ces rayons sont
exactement pareils à ceux qu’on retrouve dans les
sarcophages ou qui sont représentés sur les pierres et les
papyrus égyptiens. Citez-nous un seul fait qui marque le
moindre progrès, présentez-nous un détail où elles aient
innové, un point où elles aient modifié leur routine
séculaire: nous nous inclinerons et nous reconnaîtrons qu’il
n’y a pas seulement en elles un instinct admirable, mais
une intelligence qui a droit de se rapprocher de celle de
l’homme; et d’espérer avec elle on ne sait quelle destinée
plus haute que celle de la matière inconsciente et soumise.
Ce n’est pas seulement le profane qui parle ainsi, mais des
entomologistes de la valeur de Kirby et Spence ont usé du
même argument pour dénier aux abeilles toute autre
intelligence que celle qui s’agite vaguement dans l’étroite
prison d’un instinct surprenant mais invariable. «Montreznous,
disent-ils, un seul cas où, pressées par les
circonstances, elles aient eu l’idée de substituer l’argile,
par exemple, ou le mortier à la cire et à la propolis, et nous
conviendrons qu’elles sont capables de raisonner.»
Cet argument, que Romanes appelle «The question
begging argument», et qu’on pourrait encore nommer
«l’argument insatiable», est des plus dangereux, et,
appliqué à l’homme, nous mènerait fort loin. A le bien
considérer, il émane de «ce simple bon sens» qui fait
souvent beaucoup de mal et qui répondait à Galilée: «Ce
n’est pas la terre qui tourne puisque je vois le soleil
marcher dans les cieux, remonter le matin et descendre le
soir, et que rien ne peut prévaloir sur le témoignage de
mes yeux.» Le bon sens est excellent et nécessaire au
fond de notre esprit, mais à la condition qu’une inquiétude
élevée le surveille et lui rappelle au besoin l’infini de son
ignorance; sinon il n’est que la routine des parties basses
de notre intelligence. Mais les abeilles ont répondu ellesmêmes
à l’objection de Kirby et Spence. Elle était à peine
formulée qu’un autre naturaliste, Andrew Knight, ayant
enduit d’une espèce de ciment fait de cire et de
térébenthine l’écorce malade de certains arbres, observa
que ses abeilles avaient complètement renoncé à récolter
la propolis et n’usaient plus que de cette matière inconnue,
mais bientôt éprouvée et adoptée, qu’elles trouvaient toute
préparée et en abondance aux environs de leur logis.
Du reste, la moitié de la science et de la pratique apicole
est l’art de donner carrière à l’esprit d’initiative de l’abeille,
de fournir à son intelligence entreprenante l’occasion de
s’exercer et de faire de véritables découvertes, de
véritables inventions. Ainsi, lorsque le pollen est rare dans
les fleurs, les apiculteurs, afin d’aider à l’élevage des larves
et des nymphes, qui en consomment énormément,
répandent une certaine quantité de farine à proximité du
rucher. Il est évident qu’à l’état de nature, au sein de leurs
forêts natales ou des vallées asiatiques où elles virent
probablement le jour à l’époque tertiaire, elles n’ont jamais
rencontré une substance de ce genre. Néanmoins, si l’on a
soin d’en «amorcer» quelques-unes, en les posant sur la
farine répandue, elles la tâtent, la goûtent, reconnaissent
ses qualités à peu près équivalentes à celles de la
poussière des anthères, retournent à la ruche, annoncent la
nouvelle à leurs soeurs, et voilà que toutes les butineuses
accourent à cet aliment inattendu et incompréhensible qui,
dans leur mémoire héréditaire, doit être inséparable du
calice des fleurs où, depuis tant de siècles, leur vol est si
voluptueusement et si somptueusement accueilli.
II
Voici cent ans à peine, c’est-à-dire depuis les travaux de
Huber, qu’on a commencé d’étudier sérieusement les
abeilles et de découvrir les premières vérités importantes
qui permettent de les observer avec fruit. Voici un peu plus
de cinquante ans que, grâce aux rayons et aux cadres
mobiles de Dzierzon et de Langstroth, se fonde l’apiculture
rationnelle et pratique et que la ruche cesse d’être
l’inviolable maison où tout se passait dans un mystère que
nous ne pouvions pénétrer qu’après que la mort l’avait mis
en ruines. Enfin, voici moins de cinquante ans que les
perfectionnements du microscope et du laboratoire de
l’entomologiste ont révélé le secret précis des principaux
organes de l’ouvrière, de la mère et des mâles. Est-il
étonnant que notre science soit aussi courte que notre
expérience? Les abeilles vivent depuis des milliers
d’années et nous les observons depuis dix ou douze
lustres. Alors même qu’il serait prouvé que rien n’ait
changé dans la ruche depuis que nous l’avons ouverte,
aurions-nous le droit d’en conclure que jamais rien ne s’y
soit modifié avant que nous l’eussions interrogée? Ne
savons-nous pas que dans l’évolution d’une espèce, un
siècle se perd comme une goutte de pluie aux tourbillons
d’un fleuve, et que, sur la vie de la matière universelle, les
millénaires passent aussi vite que les années sur l’histoire
d’un peuple?
III
Mais il n’est pas établi que rien n’ait changé dans les
habitudes de l’abeille. À les examiner sans parti pris, et
sans sortir du petit champ éclairé par notre expérience
actuelle, on trouvera, au contraire, des variations très
sensibles. Et qui dira celles qui nous échappent? Un
observateur qui aurait environ cent cinquante fois notre
hauteur et à peu près sept cent mille fois notre importance
(ce sont les rapports de notre taille et de notre poids à ceux
de l’humble mouche à miel), qui n’entendrait pas notre
langage et serait doué de sens tout différents des nôtres,
se rendrait compte que d’assez curieuses transformations
matérielles ont eu lieu dans les deux derniers tiers de ce
siècle, mais comment pourrait-il se faire une idée de notre
évolution morale, sociale, religieuse, politique et
économique?
Tout à l’heure, la plus vraisemblable des hypothèses
scientifiques nous permettra de rattacher notre abeille
domestique à la grande tribu des Apiens où se trouvent
probablement ses ancêtres et qui comprend toutes les
abeilles sauvages[1]. Nous assisterons alors à des
transformations physiologiques, sociales, économiques,
industrielles et architecturales plus extraordinaires que
celles de notre évolution humaine. Pour l’instant, nous nous
en tiendrons à notre abeille domestique proprement dite.
On en compte environ seize espèces suffisamment
distinctes; mais au fond, qu’il s’agisse de l’Apis Dorsata, la
plus grande, ou de l’Apis Florea, la plus petite que l’on
connaisse, c’est exactement le même insecte plus ou
moins modifié par le climat et les circonstances auxquelles
il lui a fallu s’adapter. Toutes ces espèces ne diffèrent pas
beaucoup plus entre elles qu’un Anglais ne diffère d’un
Espagnol ou un Japonais d’un Européen. En bornant ainsi
son premières remarques, nous ne constaterons ici que ce
que voient nos propres yeux, et dans ce moment même,
sans le secours d’aucune hypothèse, quelque
vraisemblable et impérieuse qu’elle soit. Nous ne
passerons pas en revue tous les faits qu’on pourrait
invoquer. Rapidement énumérés, quelques-uns des plus
significatifs suffiront.
[1] Voici la place qu’occupe l’abeille domestique dans la
classification scientifique:
Classe — Insectes.
Ordre — Hyménoptères.
Famille — Apides.
Genre — Apis.
Espèce — Mellifica.
Le terme Mellifica est celui de la classification
linnéenne. Il n’est pas des plus heureux, toutes les
Apides, sauf peut-être certaines espèces parasites,
étant mellifiques. Scopoli dit: cerifera; Réaumur,
domestica; Geoffroy, gregaria. L’Apis ligustica, l’abeille
italienne, est une variété de l’Apis Mellifica.
IV
Et d’abord, l’amélioration la plus importante et la plus
radicale, qui correspondrait chez l’homme à d’immenses
travaux; la protection extérieure de la communauté.
Les abeilles n’habitent pas comme nous des villes à ciel
ouvert et livrées aux caprices du vent et de l’orage, mais
des cités recouvertes tout entières d’une enveloppe
protectrice. Or, à l’état de nature et sous un climat idéal, il
n’en va pas ainsi. Si elles n’écoutaient que le fond de leur
instinct elles bâtiraient leurs rayons en plein air. Aux Indes,
l’Apis dorsata ne recherche pas avidemment les arbres
creux ou les cavités des rochers. L’essaim se suspend à
l’aisselle d’une branche, et le rayon s’allonge, la reine pond,
les provisions s’accumulent, sans autre abri que les corps
mêmes des ouvrières. On a vu quelquefois notre abeille
septentrionale, trompée par un été trop doux, revenir à cet
instinct, et on a trouvé des essaims qui vivaient ainsi à l’air
libre au milieu d’un buisson[1].
Mais, même aux Indes, cette habitude qui semble innée, a
des suites fâcheuses. Elle immobilise un tel nombre
d’ouvrières, uniquement occupées à maintenir la chaleur
nécessaire autour de celles qui travaillent la cire et élèvent
le couvain, que l’Apis dorsata suspendue aux branches, ne
construit qu’un seul rayon.
Par contre, le moindre abri lui permet d’en édifier quatre ou
cinq et davantage, et renforce d’autant la population et la
prospérité de la colonie. Aussi, toutes les races d’abeilles
des régions froides et tempérées, ont-elles presque
complètement abandonné cette méthode primitive. Il est
évident que la sélection naturelle a sanctionné l’initiative
intelligente de l’insecte, en ne laissant survivre à nos hivers
que les tribus les plus nombreuses et les mieux protégées.
Ce qui n’avait été qu’une idée contraire à l’instinct, est
devenu peu à peu une habitude instinctive. Mais il n’est pas
moins vrai que ce fut d’abord une idée audacieuse et
probablement pleine d’observations, d’expériences et de
raisonnements, que de renoncer ainsi à la vaste lumière
naturelle et adorée pour se fixer aux creux obscurs d’une
souche ou d’une caverne. On pourrait presque dire qu’elle
fut aussi importante aux destinées de l’abeille domestique,
que l’invention du feu à celles du genre humain.
[1] Le cas est même assez fréquent parmi les essaims
secondaires et tertiaires, car ils sont moins
expérimentés et moins prudents que l’essaim primaire.
Ils ont à leur tête une reine vierge et volage et sont
presque entièrement composés de très jeunes abeilles
en qui l’instinct primitif parle d’autant plus haut qu’elles
ignorent encore la rigueur et les caprices de notre ciel
barbare. Du reste aucun de ces essaims ne survit aux
premières bises de l’automne, et ils vont rejoindre les
innombrables victimes des lentes et obscures
expériences de la nature.
V
Après ce grand progrès, qui tout en étant ancien et
héréditaire demeure néanmoins actuel, nous trouvons une
foule de détails infiniment variables, qui nous prouvent que
l’industrie et la politique même de la ruche ne sont pas
fixées en des formules infrangibles. Nous venons de parler
de la substitution intelligente de la farine au pollen, et d’un
ciment artificiel à la propolis. Nous avons vu avec quelle
habileté elles savent approprier à leurs besoins les
demeures parfois déconcertantes où on les introduit. Nous
avons vu aussi avec quelle adresse immédiate et
surprenante elles ont tiré parti des rayons de cire gaufrée
qu’on imagina de leur offrir. Ici, l’utilisation ingénieuse d’un
phénomène miraculeusement heureux, mais incomplet, est
tout à fait extraordinaire. Elles ont réellement compris
l’homme à demi-mot. Figurez-vous que depuis des siècles
nous bâtissions nos villes, non pas avec des pierres, de la
chaux et des briques, mais au moyen d’une substance
malléable, péniblement sécrétée par des organes
spéciaux de notre corps. Un jour, un être tout-puissant nous
dépose au sein d’une cité fabuleuse. Nous reconnaissons
qu’elle est faite d’une substance pareille à celle que nous
sécrétons, mais pour tout le reste, c’est un rêve, dont la
logique même, une logique déformée et comme réduite et
concentrée, est plus déroutante que ne serait
l’incohérence. Notre plan ordinaire s’y retrouve, tout y est
selon notre attente, mais n’y est qu’en puissance et pour
ainsi dire écrasé par une force prénatale qui l’a arrêté dans
l’ébauche et empêché de s’épanouir. Les maisons qui
doivent compter quatre ou cinq mètres de hauteur forment
de petits renflements que nos deux mains peuvent
recouvrir. Des milliers de murailles sont marquées par un
trait qui renferme à la fois leur contour et la matière dont
elles seront bâties. Ailleurs, il y a de grandes irrégularités
qu’il faudra rectifier, des gouffres qu’il faudra combler et
raccorder harmonieusement à l’ensemble, de vastes
surfaces branlantes qu’il sera nécessaire d’étayer. Car
l’oeuvre est inespérée, mais fruste et dangereuse. Elle a
été conçue par une intelligence souveraine qui a deviné la
plupart de nos désirs, mais qui, gênée par son énormité
même, n’a pu les réaliser que fort grossièrement. Il s’agit
donc de démêler tout cela, de tirer profit des moindres
intentions du surnaturel donateur, d’édifier en quelques
jours ce qui prend d’ordinaire des années, de renoncer à
des habitudes organiques, de bouleverser de fond en
comble les méthodes de travail. Il est certain que l’homme
n’aurait pas trop de toute son attention pour résoudre les
problèmes qui surgiraient, et ne rien perdre de l’aide ainsi
offerte par une providence magnifique. Pourtant, c’est à
peu près ce que font les abeilles dans nos ruches
modernes[1].
[1] Puisque nous nous occupons une dernière fois des
constructions de l’abeille, signalons en passant une
particularité curieuse de l’Apis florea. Certaines parois
de ses cellules à mâles sont cylindriques au lieu d’être
hexagonales. Il semble qu elle n’ait pas encore achevé
de passer de l’une à l’autre forme et d’adopter
définitivement la meilleure.
VI
La politique même des abeilles, ai-je dit, n’est
probablement pas immobile. C’est le point le plus obscur et
le plus difficile à constater. Je ne m’arrêterai pas à la
manière variable dont elles traitent leurs reines, aux lois de
l’essaimage propres à chaque ruche et qui paraissent se
transmettre de générations en générations, etc. Mais à
côté de ces faits qui ne sont pas assez déterminés, il en
est d’autres, constants et précis, qui montrent que toutes
les races de l’abeille domestique ne sont pas arrivées au
même degré de civilisation politique, qu’on en trouve où
l’esprit public tâtonne encore et cherche peut-être une autre
solution au problème royal. L’abeille syrienne, par exemple,
élève d’ordinaire cent vingt reines et souvent davantage.
Au lieu que notre Apis mellifica, en élève, au plus, dix ou
douze. Cheshire nous parle d’une ruche syrienne, nullement
anormale, où l’on découvrit vingt et une reines-mères
mortes et quatre-vingt-dix reines vivantes et libres. Voilà le
point de départ ou d’arrivée d’une évolution sociale assez
étrange et qu’il serait intéressant d’étudier à fond. Ajoutons
que sous le rapport de l’élevage des reines, l’abeille
chypriote se rapproche beaucoup de la syrienne. Est-ce un
retour, encore incertain, à l’oligarchie après l’expérience
monarchique, à la maternité multiple après l’unique?
Toujours est-il que l’abeille syrienne et chypriote, très
proches parentes de l’égyptienne et de l’italienne, sont
probablement les premières que l’homme ait
domestiquées. Enfin, une dernière observation nous fait
voir plus clairement encore, que les moeurs, l’organisation
prévoyante de la ruche, ne sont pas le résultat d’une
impulsion primitive, mécaniquement suivie à travers les
âges et les climats divers, mais que l’esprit qui dirige la
petite république sait remarquer les circonstances
nouvelles, s’y plier et en tirer parti, comme il avait appris à
parer aux dangers des anciennes. Transportée en
Australie ou en Californie, notre abeille noire change
complètement ses habitudes. Dès la seconde ou la
troisième année, ayant constaté que l’été est perpétuel,
que les fleurs ne font jamais défaut, elle vit au jour le jour,
se contente de récolter le miel et le pollen nécessaires à la
consommation quotidienne, et son observation récente et
raisonnée, l’emportant sur son expérience héréditaire, elle
ne fait plus de provisions pour l’hiver[1]. On ne parvient
même à entretenir son activité qu’en lui enlevant à mesure
le fruit de son travail.
[1] Fait analogue signalé par Büchner, et prouvant
l’adaptation aux circonstances, non pas lente, séculaire,
inconsciente et fatale, mais immédiate et intelligente: à
la Barbade, au milieu des raffineries où durant toute
l’année elles trouvent le sucre en abondance, elles
cessent complètement de visiter les fleurs.
VII
Voilà ce que nous pouvons voir de nos yeux. On
conviendra qu’il y a là quelques faits topiques et propres à
ébranler l’opinion de ceux qui se persuadent que toute
intelligence est immobile et tout avenir immuable, hormis
l’intelligence et l’avenir de l’homme.
Mais si nous acceptons un instant l’hypothèse du
transformisme, le spectacle s’étend et sa lueur douteuse et
grandiose atteint bientôt nos propres destinées. Il n’est pas
évident, mais à qui l’observe attentivement, il est difficile de
ne pas reconnaître qu’il y a dans la nature une volonté qui
tend à élever une portion de la matière à un état plus subtil
et peut-être meilleur, à pénétrer peu à peu sa surface d’un
fluide plein de mystère que nous appelons d’abord la vie,
ensuite l’instinct, et peu après l’intelligence; à assurer, à
organiser, à faciliter l’existence de tout ce qui s’anime pour
un but inconnu. Il n’est pas certain, mais beaucoup
d’exemples que nous voyons autour de nous nous invitent à
supposer que, si l’on pouvait évaluer la quantité de matière
qui depuis l’origine s’est ainsi élevée, on trouverait qu’elle
n’a cessé d’accroître. Je le répète, la remarque est fragile,
mais c’est la seule que nous ayons pu faire sur la force
cachée qui nous mène; et c’est beaucoup, dans un monde
où notre premier devoir est la confiance à la vie, alors
même qu’on n’y découvrirait aucune clarté encourageante,
et tant qu’il n’y aura pas de certitude contraire.
Je sais tout ce que l’on peut dire contre la théorie du
transformisme. Elle a des preuves nombreuses et des
arguments très puissants, mais qui, à la rigueur, ne portent
pas conviction. Il ne faut jamais se livrer sans arrièrepensée
aux vérités de l’époque où l’on vit. Peut-être que
dans cent ans bien des chapitres de nos livres qui sont
imprégnés de celle-ci, en paraîtront vieillis comme le sont
aujourd’hui les oeuvres des philosophes du siècle passé,
pleines d’un homme trop parfait et qui n’existe pas, et tant
de pages du XVIIe siècle qu’amoindrit la pensée du dieu
âpre et mesquin de la tradition catholique, déformée par
tant de vanités et de mensonges.
Néanmoins, lorsqu’on ne peut savoir la vérité d’une chose,
il est bon qu’on accepte l’hypothèse qui, dans le moment où
le hasard nous fait naître, s’impose le plus impérieusement
à la raison. Il y a à parier qu’elle est fausse, mais tant qu’on
la croit vraie elle est utile, elle ranime les courages, et
pousse les recherches dans une direction nouvelle. A
première vue, pour remplacer ces suppositions
ingénieuses, il semblerait plus sage de dire simplement la
vérité profonde, qui est qu’on ne sait pas. Mais cette vérité
ne serait salutaire que s’il était prouvé qu’on ne saura
jamais. En attendant, elle nous maintiendrait dans une
immobilité plus funeste que les plus fâcheuses illusions.
Nous sommes ainsi faits que rien ne nous entraîne plus loin
ni plus haut que les bonds de nos erreurs. Au fond, le peu
que nous avons appris, nous le devons à des hypothèses
toujours hasardeuses, souvent absurdes, et pour la plupart
moins circonspectes que celle d’aujourd’hui. Elles étaient
peut-être insensées mais elles ont entretenu l’ardeur de la
recherche. Que celui qui veille au foyer de l’hôtellerie
humaine soit aveugle ou très vieux, qu’importe au voyageur
qui a froid et vient s’asseoir à ses côtés? Si le feu ne s’est
pas éteint sous sa garde, il a fait ce qu’aurait pu faire le
meilleur. Transmettons cette ardeur, non pas intacte, mais
accrue, et rien ne peut l’accroître davantage que cette
hypothèse du transformisme qui nous force à interroger
avec une méthode plus sévère et une passion plus
constante tout ce qui existe sur la terre, dans ses entrailles,
dans les profondeurs de la mer et l’étendue des cieux. Que
lui oppose-t-on et qu’avons nous à mettre à sa place si
nous la rejetons? Le grand aveu de l’ignorance savante qui
se connaît, mais qui pour l’ordinaire est inactive et
décourage la curiosité, plus nécessaire à l’homme que la
sagesse même, ou bien l’hypothèse de la fixité des
espèces et de la création divine qui est moins démontrée
que la nôtre, qui éloigne à jamais les parties vives du
problème et se débarrasse de l’inexplicable en
s’interdisant de l’interroger.
VIII
Ce matin d’avril, au milieu du jardin qui renaît sous une
divine rosée verte, devant des plates-bandes de roses et
tremblantes primules bordées de thlaspi blanc, qu’on
nomme encore alysse ou corbeille d’argent, j’ai revu les
abeilles sauvages, aïeules de celle qui s’est soumise à nos
désirs, et je me suis rappelé les leçons du vieil amateur
des ruches de Zélande. Plus d’une fois, il me promena
parmi ses parterres multicolores, dessinés et entretenus
comme au temps du père Cats, le bon poêle hollandais,
prosaïque et intarissable, ils formaient des rosaces, des
étoiles, des guirlandes, des pendeloques et des girandoles
au pied d’une aubépine ou d’un arbre fruitier taillé en boule,
en pyramide ou en quenouille, et le buis, vigilant comme un
chien de berger, courait le long des bords pour empêcher
les fleurs d’envahir les allées. J’y appris les noms et les
habitudes des indépendantes butineuses que nous ne
regardons jamais, les prenant pour des mouches vulgaires,
des guêpes malfaisantes ou les coléoptères stupides. Et
pourtant chacune d’elles porte sous la double paire d’ailes
qui la caractérise au pays des insectes, un plan de vie, les
outils et l’idée d’un destin différent et souvent merveilleux.
Voici d’abord les plus proches parents de nos abeilles
domestiques, les Bourdons hirsutes et trapus, parfois
minuscules, presque toujours énormes et couverts, comme
les hommes primitifs, d’un informe sayon que cerclent des
anneaux de cuivre ou de cinabre. Ils sont encore à demi
barbares, violentent les calices, les déchirent s’ils résistent,
et pénètrent sous les voiles satinés des corolles comme
l’ours des cavernes entrerait sous la tente, toute de soie et
de perles, d’une princesse byzantine.
A côté, plus grand que le plus grand d’entre eux, passe un
monstre vêtu de ténèbres. Il brûle d’un feu sombre, vert et
violacé: c’est la Xylocope ronge-bois, la géante du monde
mellifique. A sa suite, par rang de taille, viennent les
funèbres Chalicodomes ou abeilles-maçonnes qui sont
habillées de drap noir et construisent, avec de l’argile et
des graviers, des demeures aussi dures que la pierre.
Puis, pêle-mêle, volent les Dasypodes et les Halictes qui
ressemblent aux guêpes, les Andrènes, souvent en proie à
un parasite fantastique, le Stylops, qui transforme
complètement l’aspect de la victime qu’il a choisie, les
Panurgues, presque nains, et toujours accablés de lourdes
charges de pollen, les Osmies multiformes qui ont cent
industries particulières. L’une d’elles, l’Osmia papaveris,
ne se contente pas de demander aux fleurs le pain et le vin
nécessaires; elle taille à même les corolles du pavot et du
coquelicot de grands lambeaux de pourpre, pour en
tapisser royalement le palais de ses filles. Une autre
abeille, la plus petite de toutes, un grain de poudre qui
plane sur quatre ailes électriques, la Mégachile
centunculaire, découpe dans les feuilles du rosier des
demi-cercles parfaits qu’on croirait enlevés à l’emportepièce,
les ploie, les ajuste et en forme un étui composé
d’une suite de petits dés à coudre admirablement
réguliers, dont chacun est la cellule d’une larve. Mais un
livre entier suffirait à peine à énumérer les habitudes et les
talents divers de la foule altérée de miel qui s’agite en tous
sens sur les fleurs avides et passives, fiancées enchaînées
qui attendent le message d’amour que des hôtes distraits
leur apportent.
IX
On connaît environ quatre mille cinq cents espèces
d’abeilles sauvages. Il va de soi que nous ne les passerons
pas en revue. Peut-être qu’un jour, une étude approfondie,
des observations et des expériences qu’on n’a pas faites
jusqu’ici et qui demanderaient plus d’une vie d’homme,
éclaireront d’une lumière décisive l’histoire de l’évolution de
l’abeille. Cette histoire, n’a pas encore, que je sache, été
méthodiquement entreprise. Il est à souhaiter qu’elle le soit,
car elle toucherait à plus d’un problème aussi grand que
ceux de bien des histoires humaines. Pour nous, sans plus
rien affirmer puisque nous entrons dans la région voilée
des suppositions, nous nous contenterons de suivre dans
sa marche vers une existence plus intelligente, vers un peu
de bien-être et de sécurité, une tribu d’hyménoptères, et
nous marquerons d’un simple trait les points saillants de
cette ascension plusieurs fois millénaire. La tribu en
question est, nous le savons déjà, celle des Apiens[1], dont
les traits essentiels sont si bien fixés et si distincts qu’il
n’est pas défendu de croire que tous ses membres
descendent d’un ancêtre unique.
Les disciples de Darwin, Hermann Müller entre autres,
considèrent une petite abeille sauvage, répandue par tout
l’univers, et appelée Prosopis, comme la représentante
actuelle de l’abeille primitive dont seraient nées toutes les
abeilles que nous connaissons aujourd’hui.
L’infortunée Prosopis est à peu près à l’habitante de nos
ruches ce que serait l’homme des cavernes aux heureux de
nos grandes villes. Peut-être, sans y prendre garde, et
sans vous douter que vous aviez devant vous la vénérable
aïeule à laquelle nous devons probablement la plupart de
nos fleurs et de nos fruits.—(On estime en effet que plus de
cent mille espèces de plantes disparaîtraient si les abeilles
ne les visitaient point,) et qui sait? notre civilisation même,
car tout s’enchaîne dans ces mystères, peut-être l’avezvous
vue plus d’une fois dans un coin abandonné de votre
jardin où elle s’agitait autour des broussailles. Elle est jolie
et vive; la plus abondante en France est élégamment
tachetée de blanc sur fond noir. Mais cette élégance cache
un dénûment incroyable. Elle mène une vie famélique. Elle
est presque nue alors que toutes ses soeurs sont vêtues de
toisons chaudes et somptueuses. Elle ne possède aucun
instrument de travail. Elle n’a pas de corbeilles pour
récolter le pollen comme les Apides, ou, à leur défaut, la
houppe coxale des Andrènes, ou la brosse ventrale des
Gastrilégides. Il faut qu’elle ramasse péniblement, à l’aide
de ses petites griffes, la poudre des calices et qu’elle
l’avale pour la porter dans sa tanière. Elle n’a d’autre outil
que sa langue, sa bouche et ses pattes, mais sa langue est
trop courte, ses pattes sont débiles et ses mandibules
sans force. Ne pouvant produire la cire, ni creuser le bois,
ni fouir le sol, elle pratique de maladroites galeries dans la
moelle tendre des ronces sèches, y installe quelques
cellules grossièrement agencées, les pourvoit d’un peu de
nourriture destinée à des enfants qu’elle ne verra jamais,
puis, sa pauvre tâche accomplie pour une fin qu’elle ne
connaît point et que nous ne connaissons pas davantage,
elle s’en va mourir dans un coin, seule au monde, comme
elle avait vécu.
[1] Il importe de ne pas confondre les trois termes:
apiens, apides et apites que nous emploierons tour à
tour et que nous empruntons à la classification de M.
Émile Blanchard. La tribu apienne comprend toutes les
familles d’abeilles. Les apides forment la première de
ces familles et se subdivisent en trois groupes: Les
Méliponites, les Apittes et les Bombites (Bourdons).
Enfin les Apites renferment les diverses variétés de nos
abeilles domestiques.
X
Nous passerons sur bien des espèces intermédiaires où
nous pourrions voir peu à peu la langue s’allonger pour
puiser le nectar au creux d’un plus grand nombre de
corolles, l’appareil collecteur de pollen, poils, houppes,
brosses tibiales, tarsiennes et ventrales, poindre et se
développer, les pattes et les mandibules se fortifier, des
sécrétions utiles se former, et le génie qui préside à la
construction des demeures chercher et trouver en tous
sens des améliorations surprenantes. Une telle étude
exigerait un livre. Je n’en veux esquisser qu’un chapitre,
moins qu’un chapitre, une page, qui nous montre à travers
les tentatives hésitantes de la volonté de vivre et d’être plus
heureux, la naissance, l’épanouissement et
l’affermissement de l’intelligence sociale.
Nous avons vu voleter la malheureuse Prosopis, qui porte
en silence dans ce vaste univers plein de forces
effrayantes son petit destin solitaire. Un certain nombre de
ses soeurs, appartenant à des races déjà mieux outillées et
plus habiles, par exemple les Collètes bien vêtues, ou la
merveilleuse coupeuse des feuilles du rosier, la Mégachile
centunculaire, vivent dans un isolement aussi profond, et si,
par hasard, quelqu’un s’attache à elles et vient partager leur
demeure, c’est un ennemi ou plus souvent un parasite. Car
le monde des abeilles est peuplé de fantômes plus
étranges que les nôtres, et mainte espèce a ainsi une sorte
de double mystérieux et inactif, exactement pareil à la
victime qu’il choisit, à cela près que sa paresse
immémoriale lui a fait perdre un à un tous ses instruments
de travail et qu’il ne peut plus subsister qu’aux dépens du
type laborieux de sa race[1].
Cependant, parmi les abeilles qu’on a appelées d’un nom
un peu trop catégorique les Apides solitaires, pareil à une
flamme écrasée sous l’amas de matière qui étouffe toute
vie primitive, couve déjà l’instinct social. Çà et là, dans des
directions inattendues, par éclats timides et parfois
bizarres, comme pour le reconnaître, il parvient à percer le
bûcher qui l’opprime et qui, un jour, nourrira son triomphe.
Si tout est matière en ce monde, on surprend ici le
mouvement le plus immatériel de la matière. Il s’agit de
passer de la vie égoïste, précaire et incomplète à la vie
fraternelle, un peu plus sûre et un peu plus heureuse. Il
s’agit d’unir idéalement par l’esprit ce qui est réellement
séparé par le corps, d’obtenir que l’individu se sacrifie à
l’espèce et de substituer ce qui ne se voit pas aux choses
qui se voient. Est-il étonnant que les abeilles ne réalisent
pas du premier coup ce que nous, qui nous trouvons au
point privilégié d’où l’instinct rayonne de toutes parts dans
la conscience, n’avons pas encore démêlé? Aussi est-il
curieux, presque touchant, de voir comme l’idée nouvelle
tâtonne d’abord dans les ténèbres qui enveloppent tout ce
qui naît sur cette terre. Elle sort de la matière, elle est
encore toute matérielle. Elle n’est que du froid, de la faim,
de la peur transformés en une chose qui n’a pas encore de
figure. Elle rampe confusément autour des grands dangers,
autour des longues nuits, de l’approche de l’hiver, d’un
sommeil équivoque qui est presque la mort.
[1] Exemples.—Les Bourdons, qui ont pour parasites les
Psithyres, les Stélides qui vivent au détriment des
Anthidies. «On est obligé d’admettre, dit fort justement
J. Perez (Les Abeilles) à propos de l’identité fréquente
du parasite et de sa victime, on est obligé d’admettre
que les deux genres ne sont que deux formes d’un
même type, et sont unis entre eux par la plus étroite
affinité. Pour les naturalistes qui adhèrent à la doctrine
du transformisme, cette parenté n’est pas purement
idéale, elle est réelle. Le genre parasite ne serait qu’une
lignée issue du genre récoltant, et ayant perdu les
organes de récolte par suite de son adaptation à la vie
parasitique.»
XI
Les Xylocopes, nous l’avons vu, sont de puissantes
abeilles qui taraudent leur nid dans le bois sec. Elles vivent
toujours solitaires. Pourtant, vers la fin de l’été, il arrive
qu’on trouve quelques individus d’une espèce particulière,
(Xylocopa Cyanescens), groupés frileusement dans une
tige d’Asphodèle, pour passer l’hiver en commun. Cette
fraternité tardive est exceptionnelle chez les Xylocopes,
mais, chez leurs plus proches parentes, les Cératines,
l’habitude est déjà invariable. Voilà l’idée qui point. Elle
s’arrête aussitôt, et jusqu’ici, chez les Xylocopides, elle n’a
pu dépasser cette première ligne obscure de l’amour.
Chez d’autres Apiens, l’idée qui se cherche prend d’autres
formes. Les Chalicodomes des hangars, qui sont des
abeilles maçonnes, les Dasypodes et les Halictes, qui
creusent des terriers, se réunissent en colonies
nombreuses pour construire leurs nids. Mais c’est une foule
illusoire formée de solitaires. Nulle entente, nulle action
commune. Chacun, profondément isolé dans la multitude,
bâtit sa demeure pour soi seul, sans s’occuper de son
voisin. «C’est, dit M.J. Perez, un simple concours
d’individus que les mêmes goûts, les mêmes aptitudes
rassemblent au même endroit, où la maxime de chacun
pour soi se pratique dans toute sa rigueur; enfin une cohue
de travailleurs rappelant l’essaim d’une ruche uniquement
par le nombre et l’ardeur. De telles réunions sont donc la
simple conséquence du grand nombre d’individus habitant
la même localité.»
Mais chez les Panurgues, cousines des Dasypodes, un
petit trait de lumière jaillit soudain, et éclaire la naissance
d’un sentiment nouveau dans l’agglomération fortuite. Elles
se réunissent à la manière des précédentes et chacune
fouit pour son compte sa chambre souterraine; mais
l’entrée, le couloir qui de la surface du sol conduit aux
terriers séparés, est commun. «Ainsi, dit encore M. Perez,
pour ce qui est du travail des cellules, chacune se
comporte comme si elle était seule; mais toutes utilisent la
galerie d’accès; toutes, en ceci, profitent du travail d’une
seule et s’épargnent ainsi le temps et la peine d’établir
chacune une galerie particulière. Il y aurait intérêt à
s’assurer si ce travail préliminaire lui-même ne
s’exécuterait pas en commun, et si plusieurs femelles ne se
relayeraient pas pour y prendre part à tour de rôle.»
Quoi qu’il en soit, l’idée fraternelle vient de percer la paroi
qui séparait deux mondes. Ce n’est plus l’hiver, la faim ou
l’horreur de la mort qui l’arrache à l’instinct, affolée et
méconnaissable; c’est la vie active qui la suggère. Mais
cette fois encore, elle s’arrête court, elle ne parvient pas à
s’étendre davantage dans cette direction. N’importe, elle
ne perd pas courage, elle tente d’autres chemins. Et voici
qu’elle pénètre chez les Bourdons, y mûrit, y prend corps
dans une atmosphère différente et opère les premiers
miracles décisifs.
XII
Les Bourdons, ces grosses abeilles velues, sonores,
effrayantes mais pacifiques et que nous connaissons tous,
sont d’abord solitaires. Dès les premiers jours de mars, la
femelle fécondée qui a survécu à l’hiver commence la
construction de son nid, soit sous terre, soit dans un
buisson, selon l’espèce à laquelle elle appartient. Elle est
seule au monde dans le printemps qui s’éveille. Elle
déblaie, creuse, tapisse le lieu choisi. Elle façonne ensuite
d’assez informes cellules de cire, les garnit de miel et de
pollen, pond, couve les oeufs, soigne et nourrit les larves
qui éclosent, et bientôt elle est entourée d’une troupe de
filles qui l’assistent dans tous ses travaux du dedans et du
dehors, et dont quelques-unes se mettent à pondre à leur
tour. Le bien-être augmente, la construction des cellules
s’améliore, la colonie s’accroît. La fondatrice en demeure
l’âme et la mère principale, et se trouve à la tète d’un
royaume qui est comme l’ébauche de celui de notre abeille
mellifique. Ebauche d’ailleurs assez grossière. La
prospérité y est toujours limitée, les lois sont mal définies
et mal obéies, le cannibalisme, l’infanticide primitifs
reparaissent par intervalles, l’architecture est informe et
dispendieuse, mais ce qui, plus que tout, différencie les
deux cités, c’est que l’une est permanente et l’autre
éphémère. En effet, celle des Bourdons périra tout entière
à l’automne, ses trois ou quatre cents habitants mourront
sans laisser trace de leur passage, tout cet effort sera
dispersé, et il n’y survivra qu’une seule femelle qui, au
printemps prochain, recommencera dans la même solitude
et le même dénuement que sa mère, le même travail
inutile. Il n’en reste pas moins que cette fois l’idée a pris
conscience de sa force.—Nous ne la voyons pas excéder
cette borne chez les bourdons, mais à l’instant, fidèle à sa
coutume, par une sorte de métempsycose infatigable, elle
va s’incarner, toute frémissante encore de son dernier
triomphe, toute-puissante et presque parfaite, dans un
autre groupe, l’avant-dernier de la race, celui qui précède
immédiatement notre abeille domestique qui la couronne,
j’entends le groupe des Méliponites, qui comprend les
Mélipones et les Trigones tropicaux.
XIII
Ici tout est organisé comme dans nos ruches Il y a une
mère probablement unique[1], des ouvrières stériles et des
mâles. Même, certains détails y sont mieux réglés. Les
mâles, par exemple, ne sont pas complètement oisifs, ils
sécrètent de la cire. L’entrée de la cité est plus
soigneusement défendue: durant les nuits froides une porte
la ferme; dans les nuits chaudes, une sorte de rideau qui
laisse passer l’air.
Mais la république est moins forte, la vie générale moins
assurée, la prospérité plus bornée que chez nos abeilles,
et partout où l’on introduit celles-ci, les Méliponites tendent
à disparaître devant elles. L’idée fraternelle s’est
également et magnifiquement épanouie dans les deux
races, excepté sur un point, où chez l’une elle n’a guère
dépassé ce qu’elle avait déjà réalisé dans l’étroite famille
des Bourdons. Ce point, c’est l’organisation mécanique du
travail en commun, l’économie précise de l’effort, en un mot
l’architecture de la cité qui est manifestement inférieure. Il
suffira de rappeler ce que j’en ai dit au Livre III, chap. XVIII
de ce volume, en y ajoutant que, dans les ruches de nos
Apites, toutes les cellules sont indifféremment propres à
l’élevage du couvain et à l’emmagasinage des provisions
et durent aussi longtemps que la cité même, au lieu que
chez les Méliponites, elles ne peuvent servir qu’à une fin, et
celles qui forment les berceaux des jeunes nymphes sont
détruites après l’éclosion de celles-ci.
C’est donc chez nos abeilles domestiques que l’idée a pris
sa forme la plus parfaite; et voilà un tableau rapide et
incomplet des mouvements de cette idée. Ces
mouvements sont-ils fixés une fois pour toutes dans
chaque espèce, et la ligne qui les relie n’existe-t-elle que
dans notre imagination? Ne bâtissons pas encore de
système dans cette région mal explorée. N’allons qu’à des
conclusions provisoires, et, si nous le voulons, penchons
plutôt vers les plus pleines d’espérance, car, s’il fallait
absolument choisir, quelques lueurs nous indiquent, déjà
que les plus désirées seront les plus certaines. Du reste,
reconnaissons encore que notre ignorance est profonde.
Nous apprenons à ouvrir les yeux. Mille expériences qu’on
pourrait faire n’ont pas été tentées. Par exemple, les
Prosopis, prisonnières et forcées de cohabiter avec leurs
semblables, pourraient-elles à la longue franchir le seuil de
fer de la solitude absolue, prendre plaisir à se réunir
comme les Dasypodes, et faire un effort fraternel pareil à
celui des Panurgues? Les Panurgues, à leur tour, dans des
circonstances imposées et anormales, passeraient-ils du
couloir commun, à la chambre commune? Les mères des
Bourdons, hivernées ensemble, élevées et nourries en
captivité, arriveraient-elles à s’entendre et à diviser le
travail? Et les Méliponites, leur a-t-on donné des rayons de
cire gaufrée? Leur a-t-on offert des amphores artificielles
pour remplacer leurs curieuses amphores à miel? Les
accepteraient-elles; en tireraient-elles parti, et comment
adapteraient-elles leurs habitudes à cette architecture
insolite? Questions qui s’adressent à de biens petits êtres,
et qui pourtant renferment le grand mot de nos plus grands
secrets. Nous n’y pouvons répondre, car notre expérience
date d’hier. En comptant depuis Réaumur, voici à peu près
un siècle et demi qu’on observe les moeurs de certaines
abeilles sauvages. Réaumur n’en connaissait que
quelques-unes, nous en avons étudié quelques autres;
mais des centaines, des milliers peut-être, n’ont été
interrogées jusqu’ici que par des voyageurs ignorants ou
pressés. Celles que nous connaissons depuis les beaux
travaux de l’auteur des Mémoires n’ont rien changé à leurs
habitudes, et les bourdons qui, vers 1730, se poudraient
d’or, vibraient comme le délectable murmure du soleil, et
se gorgeaient de miel dans les jardins de Charenton,
étaient tout pareils à ceux qui, l’avril revenu, bourdonneront
demain à quelques pas de là, dans le bois de Vincennes.
Mais de Réaumur à nos jours, c’est un clin d’oeil du temps
que nous examinons, et plusieurs vies d’homme bout à
bout ne forment qu’une seconde dans l’histoire d’une
pensée de la nature.
[1] Il n’est pas certain que le principe de la royauté ou de
la maternité unique soit rigoureusement respecté chez
les Méliponites. Blanchard pense avec raison que, étant
dépourvues d’aiguillon et ne pouvant par conséquent
s’entre-tuer aussi facilement que les reines-abeilles,
plusieurs femelles vivent probablement dans la même
ruche. Mais le fait n’a pu être vérifié jusqu’ici à cause de
la grande ressemblance entre femelles et ouvrières et de
l’impossibilité d’élever les Mélipones sous notre climat.
XIV
Si l’idée que nous avons suivie des yeux a pris sa forme
suprême chez nos abeilles domestiques, ce n’est pas à
dire que tout soit irréprochable dans la ruche. Un chefd’oeuvre,
la cellule hexagonale, y atteint à tous les points de
vue la perfection absolue, et il serait impossible à tous les
génies assemblés d’y améliorer rien. Aucun être vivant,
pas même l’homme, n’a réalisé au centre de sa sphère ce
que l’abeille a réalisé dans la sienne; et si une intelligence
étrangère à notre globe venait demander à la terre l’objet le
plus parfait de la logique de la vie, il faudrait lui présenter
l’humble rayon de miel.
Mais tout n’est pas égal à ce chef-d’oeuvre. Déjà, nous
avons noté à la rencontre quelques fautes et quelques
erreurs, parfois évidentes, parfois mystérieuses: la
surabondance et l’oisiveté ruineuses des mâles, la
parthénogenèse, les risques du vol nuptial, l’essaimage
excessif, le manque de pitié, le sacrifice presque
monstrueux de l’individu à la société. Ajoutons-y une
propension étrange à emmaganiser d’énormes masses de
pollen, qui, inutilisées, ne tardent pas à rancir, à durcir, et à
encombrer les gâteaux, le long interrègne stérile qui va du
premier essaimage à la fécondation de la seconde reine,
etc., etc.
De ces fautes, la plus grave, la seule qui sous nos climats
soit presque toujours fatale, c’est l’essaimage répété. Mais
n’oublions pas que sous ce rapport la sélection naturelle de
l’abeille domestique est, depuis des milliers d’années,
contrariée par l’homme. De l’Egyptien du temps des
Pharaons à nos paysans d’aujourd’hui, l’éleveur a toujours
agi à contre-biais des désirs et des avantages de
l’espèce. Les ruches les plus prospères sont celles qui ne
jettent qu’un essaim dès le commencement de l’été. Elles
remplissent ainsi leur désir maternel, assurent le maintien
de la souche, le renouvellement nécessaire des reines, et
l’avenir de l’essaim, qui, nombreux et précoce, a le temps
de bâtir des demeures solides et bien approvisionnées
avant la venue de l’automme. Il est certain que livrées à
elles-mêmes, ces ruches et leurs rejetons survivant seuls
aux épreuves de l’hiver qui eussent presque régulièrement
anéanti les colonies animées d’instincts différents, la règle
de l’essaimage restreint se fût peu à peu fixée dans nos
races septentrionales. Mais ce sont précisément ces
ruches prudentes, opulentes et acclimatées que l’homme a
toujours détruites pour s’emparer de leur trésor. Il ne
laissait et ne laisse encore, dans la pratique routinière,
survivre que les colonies, souches épuisées, essaims
secondaires ou tertiaires, qui ont à peu près de quoi
passer l’hiver ou auxquelles il donne quelques déchets de
miel pour compléter leurs misérables provisions. Il en est
résulté que l’espèce s’est probablement affaiblie, que la
tendance à l’essaimage excessif s’est héréditairement
développée et qu’aujourd’hui presque toutes nos abeilles,
surtout nos abeilles noires, essaiment trop. Depuis
quelques années, les méthodes nouvelles de l’apiculture
«mobiliste» sont venues combattre cette habitude
dangereuse, et quand on voit avec quelle rapidité la
sélection artificielle agit sur la plupart de nos animaux
domestiques, sur les boeufs, les chiens les moutons, les
chevaux, les pigeons, pour ne les pas citer tous, il est
permis de croire qu’avant peu nous aurons une race
d’abeilles qui renoncera presque entièrement à
l’essaimage naturel et tournera toute son activité à la
récolte du miel et du pollen.
XV
Mais les autres fautes, une intelligence qui prendrait plus
clairement conscience du but de la vie commune ne
pourrait-elle s’en affranchir? Il y aurait beaucoup à dire sur
ces fautes, qui tantôt émanent de l’inconnu de la ruche,
tantôt ne sont qu’une suite de l’essaimage et de ses
erreurs où nous avons pris part. Mais d’après ce qu’il a vu
jusqu’ici, chacun peut à son gré accorder ou dénier toute
intelligence aux abeilles. Je ne tiens pas à les défendre. Il
me semble qu’en maintes circonstances elles montrent de
l’entendement, mais elles feraient aveuglément tout ce
qu’elles font que ma curiosité n’en serait pas amoindrie. Il
est intéressant de voir un cerveau trouver en soi des
ressources extrordinaires pour lutter contre le froid, la faim,
la mort, le temps, l’espace, la solitude, tous les ennemis de
la matière qui s’anime; mais qu’un être parvienne à
maintenir sa petite vie compliquée et profonde sans
excéder l’instinct, sans rien faire que de très ordinaire, cela
est bien intéressant et bien extraordinaire aussi.
L’ordinaire et le merveilleux se confondent et se valent
quand on les moi à leur place véritable au sein de la nature.
Ce n’est plus eux, qui portent des noms usurpés, c’est
l’incompris et l’inexpliqué qui doivent arrêter nos regards,
réjouir notre activité, et donner une forme nouvelle et plus
juste à nos pensées, à nos sentiments et à nos paroles. Il y
a sagesse à ne point s’attacher à autre chose.
XVI
Au surplus, nous n’avons guère qualité pour juger, au nom
de notre intelligence, les fautes des abeilles. Ne voyonsnous
point parmi nous la conscience et l’intelligence vivre
longtemps au milieu des erreurs et des fautes, sans les
apercevoir, plus longtemps encore sans y porter remède?
S’il existe un être que sa destinée appelle spécialement,
presque organiquement, à prendre conscience, à vivre et à
organiser la vie commune selon la raison pure, c’est bien
l’homme. Pourtant, voyez ce qu’il en fait, et comparez les
fautes de la ruche à celles de notre société. Si nous étions
des abeilles qui observassent des hommes, notre
étonnement serait grand à examiner, par exemple,
l’illogique et injuste organisation du travail dans une tribu
d’êtres qui, par ailleurs, nous sembleraient doués d’une
raison éminente. Nous verrions la surface de la terre,
unique source de toute la vie commune, péniblement et
insuffisamment cultivée par deux ou trois dixièmes de la
population totale; un autre dixième, absolument oisif,
absorber la meilleure part des produits de ce premier
travail; les sept derniers dixièmes, condamnés à une demifaim
perpétuelle, s’épuiser sans relâche en efforts étranges
et stériles dont ils ne profitent jamais et qui ne paraissent
servir qu’à rendre plus compliquée et plus inexplicable
l’existence des oisifs. Nous en induirions que la raison et le
sens moral de ces êtres appartiennent à un monde tout
différent du nôtre et qu’ils obéissent à des principes que
nous ne devons pas espérer de comprendre. Mais ne
poussons pas plus loin cette revue de nos fautes. Aussi
bien sont-elles toujours présentes à notre esprit. Il est vrai
que, présentes, elles y font peu de chose. Ce n’est guère
que de siècle en siècle que l’une d’elles se lève, secoue un
instant son sommeil, pousse un cri de stupeur, étire le bras
endolori qui soutenait sa tète, change de position, se
recouche, se rendort, jusqu’à ce qu’une nouvelle douleur,
née des mornes fatigues du repos, la réveille.
XVII
L’évolution des Apiens, ou tout au moins des Apites, étant
admise, puisqu’elle est plus vraisemblable que leur fixité,
quelle est donc la direction constante et générale de cette
évolution? Elle paraît suivre la même courbe que la nôtre.
Elle tend visiblement à amoindrir l’effort, l’insécurité, la
misère, à augmenter le bien-être, les chances favorables et
l’autorité de l’espèce. A cette fin, elle n’hésite pas à
sacrifier l’individu, en compensant par la force et le bonheur
communs l’indépendance, d’ailleurs illusoire et
malheureuse, de la solitude. On dirait que la nature estime,
comme Périclès dans Thucydide, que les individus, alors
même qu’ils y souffrent, sont plus heureux au sein d’une
ville dont l’ensemble prospère, que si l’individu prospère et
l’Etat dépérit. Elle protège l’esclave laborieux dans la cité
puissante, et abandonne aux ennemis sans forme et sans
nom, qui habitent toutes les minutes du temps, tous les
mouvements de l’univers, toutes les anfractuosités de
l’espace, le passant sans devoirs dans l’association
précaire. Ce n’est pas le moment de discuter cette pensée
de la nature, ni de se demander s’il convient que l’homme
la suive, mais il est certain que partout où la masse infinie
nous permet de saisir l’apparence d’une idée, l’apparence
prend ce chemin dont on ne connaît pas le terme. Pour ce
qui nous regarde, il suffira de constater le soin avec lequel
la nature s’attache à conserver et à fixer dans la race qui
évolue, tout ce qui a été conquis sur l’inertie hostile de la
matière. Elle marque un point à chaque effort heureux, et
met en travers du recul qui serait inévitable après l’effort, on
ne sait quelles lois spéciales et bienveillantes. Ce progrès,
qu’il serait difficile de nier dans les espèces les plus
intelligentes, n’a peut-être d’autre but que son mouvement
même et ignore où il va. En tout cas, dans un monde où
rien, sinon quelques faits de ce genre, n’indique une
volonté précise, il est assez significatif de voir certains
êtres s’élever ainsi graduellement et continûment, depuis le
jour où nous avons ouvert les yeux; et quand les abeilles ne
nous auraient révélé autre chose que cette mystérieuse
spirale de lueurs dans la nuit toute-puissante, c’en serait
assez pour ne pas regretter le temps consacré à l’étude de
leurs petits gestes et de leurs humbles habitudes, si
éloignées et pourtant si proches de nos grandes passions
et de nos destins orgueilleux.
XVIII
Il se peut que tout cela soit vain et que notre spirale de
lueurs, aussi bien que celle des abeilles, ne s’éclaire que
pour amuser les ténèbres. Il se peut encore qu’un énorme
incident, provenu du dehors, d’un autre monde, ou d’un
phénomène nouveau, donne tout à coup un sens définitif à
cet effort ou définitivement le détruise. Cependant suivons
notre route comme si rien d’anormal ne devait survenir.
Nous saurions que demain une révélation, par exemple une
communication avec une planète plus ancienne et plus
lumineuse, dût bouleverser notre nature, supprimer les
passions, les lois et les vérités radicales de notre être, le
plus sage serait de consacrer tout cet aujourd’hui à
s’intéresser à ces passions, à ces lois et à ces vérités, à
les accorder en notre esprit, à demeurer fidèle à notre
destinée, qui est d’asservir et d’élever de quelques degrés
en nous-mêmes et autour de nous les forces obscures de
la vie. Il est possible que rien n’en subsiste dans la
révélation nouvelle, mais il est impossible que ceux qui
auront accompli jusqu’au bout la mission qui est par
excellence la mission humaine, ne se trouvent pas au
premier rang pour accueillir cette révélation: et alors même
qu’elle leur apprendrait que le seul devoir véritable fût
l’incuriosité et la résignation à l’inconnaissable, mieux que
les autres, ils sauront comprendre cette incuriosité et cette
résignation définitives et en tirer parti.
XIX
Et puis, ne poussons pas nos rêves de ce côté. Que la
possibilité d’un anéantissement général n’entre point dans
le calcul de nos besognes, non plus que l’assistance
miraculeuse d’un hasard. Jusqu’ici, malgré les promesses
de notre imagination, nous avons toujours été livrés à nousmêmes
et à nos seules ressources. C’est par nos efforts
les plus humbles que nous avons réalisé tout ce qui a été
fait d’utile et de durable sur cette terre. Libre à nous
d’attendre le mieux ou le pire de quelque accident étranger;
mais à la condition que cette attente ne se mêle pas à
notre tâche humaine. Ici encore les abeilles nous donnent
une leçon excellente, comme toute leçon de la nature. Pour
elles, il y eut vraiment une intervention prodigieuse. Elles
sont livrées, plus manifestement que nous, aux mains d’une
volonté qui peut anéantir ou modifier leur race et
transformer leurs destinées. Elles n’en suivent pas moins
leur devoir primitif et profond. Et ce sont précisément celles
d’entre elles qui obéissent le mieux à ce devoir qui se
trouvent le mieux préparées à profiter de l’intervention
surnaturelle qui élève aujourd’hui le sort de leur espèce. Or,
il est moins difficile qu’on ne croit de découvrir le devoir
invincible d’un être. On peut toujours le lire dans l’organe
qui le distingue et auquel sont subordonnés tous les autres.
Et de même qu’il est inscrit sur la langue, dans la bouche et
dans l’estomac des abeilles qu’elles doivent produire le
miel, il est inscrit dans nos yeux, dans nos oreilles, dans
nos moelles, dans tous les lobes de notre tète, dans tout le
système nerveux de notre corps, que nous sommes créés
pour transformer ce que nous absorbons des choses de la
terre, en une énergie particulière et d’une qualité unique sur
ce globe. Nul être, que je sache, n’a été agencé pour
produire comme nous ce fluide étrange, que nous
appelons pensée, intelligence, entendement, raison, âme,
esprit, puissance cérébrale, vertu, bonté, justice, savoir; car
il possède mille noms, bien qu’il n’ait qu’une essence. Tout
en nous lui fut sacrifié. Nos muscles, notre santé, l’agilité de
nos membres, l’équilibre de nos fonctions animales, la
quiétude de notre vie, portent la peine grandissante de sa
prépondérance. Il est l’état le plus précieux et le plus
difficile où l’on puisse élever la matière. La flamme, la
chaleur, la lumière, la vie même, puis l’instinct plus subtil
que la vie et la plupart des forces insaisissables qui
couronnaient le monde avant notre venue, ont pâli au
contact de l’effluve nouveau. Nous ne savons où il nous
mène, ce qu’il fera de nous, ce que nous en ferons. Ce
sera à lui de nous l’apprendre quand il régnera dans la
plénitude de sa force. En attendant, ne pensons qu’à lui
donner tout ce qu’il nous demande, à lui sacrifier tout ce qui
pourrait retarder son épanouissement. Il n’est pas douteux
que ce ne soit là, pour l’instant, le premier et le plus clair de
nos devoirs. Il nous enseignera les autres par surcroît. Il les
nourrira et les prolongera selon qu’il est nourri lui-même,
comme l’eau des hauteurs nourrit et prolonge les ruisseaux
de la plaine selon l’aliment mystérieux de sa cime. Ne nous
tourmentons pas de connaître qui tirera parti de la force qui
s’accumule ainsi à nos dépens. Les abeilles ignorent si
elles mangeront le miel qu’elles récoltent. Nous ignorons
également qui profitera de la puissance spirituelle que
nous introduisons dans l’univers. Comme elles vont de
fleurs en fleurs recueillir plus de miel qu’ils n’en faut à ellesmêmes
et à leurs enfants, allons aussi de réalités en
réalités chercher tout ce qui peut fournir un aliment à cette
flamme incompréhensible, afin d’être prêts à tout
événement dans la certitude du devoir organique accompli.
Nourrissons-la de nos sentiments, de nos passions, de tout
ce qui se voit, se sent, s’entend, se touche, et de sa propre
essence qui est l’idée qu’elle tire des découvertes, des
expériences, des observations qu’elle rapporte de tout ce
qu’elle visite. Il arrive alors un moment où tout se tourne si
naturellement à bien pour un esprit qui s’est soumis à la
bonne volonté du devoir réellement humain, que le soupçon
même que les efforts où il s’évertue sont peut-être sans but,
rend encore plus claire, plus pure, plus désintéressée, plus
indépendante et plus noble, l’ardeur de sa recherche.
BIBLIOGRAPHIE
Une bibliographie complète de l’abeille dépasserait les
limites que nous nous sommes assignées. Nous nous
contenterons de signaler les ouvrages les plus
intéressants:
1° DÉVELOPPEMENT HISTORIQUE DE LA
CONNAISSANCE DE L’ABEILLE
a) LES ANCIENS
Aristote.—Histoire des animaux (trad. Barthélémy Saint-
Hilaire) passim.
Varron (T.).—De Agricultura, l. III, xvi.
Virgile.—Georg., l. IV.
Pline.—Hist. nat., l. XI.
Columelle.—De re rustica.
Palladius.—De re rustica, l. I, xxxvii, etc.
b) LES MODERNES
Swammerdam.—Biblia naturæ, 1737.
Maraldi.—Observations sur les abeilles (Mém. Acad des
sciences), 1712.
Réaumur.—Mémoires pour servir à l’histoire des insectes,
1740.
Bonnet (Ch.).—OEuvres d’histoire naturelle, 1779-1783.
Schirach (A.G.).—Physikalische untersuchung der bisher
unbekannten aber nacher entdeckten Erzeugung der
Bienenmutter, 1767.
Janscha (A.).—Hinterlassene Vollständige Lehre von der
Bienenzucht, 1773.
Hanter (J.).—On bees, philosophical transactions, 1732.
Huber (François).—Nouvelles observations sur les abeilles,
1794, etc.
2° APICULTURE PRATIQUE
Dzierzon.—Théorie und praxis des neuen Bienen freundes.
Langstroth.—The honey bee (traduit en français, par Ch.
Dadant (L’abeille et la ruche), qui corrige et complète
l’original).
Layens (Georges de) et Bonnier.—Cours complet
d’apiculture.
Cheshire (Frank).—Bees and bee-keeping, vol. II,
Practical.
Bevan (Dr E.).—The honey bee.
Cowan (T.W.).—British bee-keeper’s guide book.
Cook (A.J.).—Bee-keeper’s guide book.
Root (A.).—The A B C of Bee culture.
Alley (Henry).—The Bee-keeper’s Handy book.
Collin (Abbé).—Guide du propriétaire d’abeilles.
Dadant (Ch.).—Petit cours d’apiculture pratique.
Bertrand (Ed.).—Conduite du rucher.
Weber.—Manuel pratique d’apiculture.
Hamet.—Cours complet d’apiculture.
Bauvoys (de).—Guide de l’apiculteur.
Pollmann.—Die Biene und ihre Zucht.
Simmins (S.).—A modern bee farm.
Vogel (F.W.).—Die Honigbiene und die Vermehrung der
Biennenvölker.
Von Berlepsch (Baron A.).—Die Biene und ihre Zucht.
Jeker, Kramer und Theiler.—Der Schweizerische Bienen
Vater, etc., etc.
3° MONOGRAPHIES GÉNÉRALES
Cheshire (F.).—Bees and Bee-keeping, vol. I Scientific.
Cowan (T.W.).—The Honey bee.
Perez (J.).—Les abeilles.
Girard.—Manuel d’apiculture (Les abeilles, organes et
fonctions).
Shuckard.—British bees.
Kirby and Spence.—Introduction to Entomology.
Girdwoyn.—Anatomie et physiologie de l’abeille.
Cheshire (F.).—Diagrams on the anatomy of the Honey
bee.
Gundelach.—Die Naturgeschichte der Honigbiene.
Büchner (L.).—Geistes Leben der Thiere.
Bütschli (O.).—Zur Entwicklungsgeschichte der Biene.
Haviland (J.D.).—The social instincts of bees, their origin
and natural selection.
4° MONOGRAPHIES PARTICULIÈRES
ORGANES, FONCTIONS, TRAVAUX, ETC.
Ed. Brandt.—Recherches anatomiques et morphologiques
sur le système nerveux des insectes hyménoptères.
(Comptes rendus de l’Académie des sciences, 1876, t.
LXVXIII, p. 613.)
Dujardin (F.).—Mémoires sur le système nerveux des
insectes.
Dumas et Milne-Edwards.—Sur la production de la cire
des abeilles.
Blanchard (E.).—Recherches anatomiques sur le système
nerveux des insectes.
Brougham (L.R.D.).—Observations, demonstrations and
experiences upon the structure of the cells of bees (Natural
theology, 1856).
Cameron (P.).—On parthenogenesis in the Hymenoptera
(Trans. nat. soc. of Glasgow, 1888).
Erichson.—De fabrica et usu antennarum in insectis.
Lowne (B.T.).—On the simple and compound eyes of
insects (Phil. trans., 1879).
Waterhouse (G.K.).—On the formation of the cells of Bees
and Wasps.
Von Siebold (Dr C.T.E.).—On a true Parthenogenesis in
Moths and Bees.
Leydig (F.).—Das Auge der Gliederthiere.
Schonfeld (Pastor).—Bienen Zeitung, 1854-1883.
Illustrierte, 1885-1890.
Assmuss.—Die Parasiten der Honigbiene.
5° OBSERVATIONS DIVERSES SUR LES
HYMÉNOPTÈRES MELLIFÈRES
Blanchard (E.).—Métamorphoses, moeurs et instincts des
insectes. —Histoire naturelle des insectes.
Darwin.—Origin of species.
Fabre.—Souvenirs entomologiqnes (3 séries).
Romanes.—Mental evolution in animals. —Animal
intelligence.
Lepeletier Saint-Fargeau.—Histoire naturelle des
Hyménoptères.
Mayet (V.).—Mémoire sur les moeurs et les
métamorphoses d’une nouvelle espèce de la famille des
Vésicants (Ann. Soc. entom. de France,1875).
Müller (H.).—Ein Beitrag zur Lebensgeschichte der
Dasypoda hirtipes.
Hoffer (E.).—Biologische Beobachtungen an Hummeln und
Schmarotzerhummeln.
Jesse.—Gleaning in natural history.
Lubbock (Sir J.).—Ants, bees, and wasps. —The senses,
instincts and intelligence of animals.
Walkenaer.—Les Halictes.
Westwood.—Introd. to the study of insects.
Rendu (V.).—De l’intelligence des animaux.
Espinas.—Animal communities.
Girard (M.).—Traité élémentaire d’entomologie, etc.
TABLE
LIVRE PREMIER
AU SEUIL DE LA RUCHE
LIVRE II
L’ESSAIM
LIVRE III
LA FONDATION DE LA CITÉ
LIVRE IV
LES JEUNES REINES
LIVRE V
LE VOL NUPTIAL
LIVRE VI
LE MASSACRE DES MÂLES
LIVRE VII
LE PROGRÈS DE L’ESPÈCE
BIBLIOGRAPHIE
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Maeterlinck
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Après les emmerdes la riposte…

Jean-Pol Clausse

98, Rue de la Baille

6182 Souvret.

 

Service Urbanisme et Environnement

Commune de Courcelles

6182 Courcelles

 

Concerne : Problème avec le manège voisin.

 

Souvret le mardi 20 mai 2014,

 

Bonjour,

 

Nous rencontrons de gros soucis avec le manège voisin.

 

Les N° des parcelles sont sur base de l’extrait parcellaire cadastral : Courcelles 3 DIV/Souvret/Section B

 

Nous constatons :

 

  • La détention de plus de 10 chevaux sur les parcelles à moins de 125 mètres d’une ZH (Zone d’habitat telle que définie par l’article 26 du Cwatup ) Les box sont à 2 mètres de la rue. Concerne les parcelles 671b8
  • L’usage de pistes d’équitation sur les parcelles 713e e 713m ainsi que sur la parcelle 701d,
  • La parcelle 713e a été surélevée de plus de 50 cm (80cm suivant nos estimations) .

 

Il en résulte :

  • Une invasion de mouches dans nos maisons.
  • Du tapage tant par le démarrage d’un camion 2 h avant sont départ même à 6h30 du matin en week-end,
  • L’usage d’une soufflerie à toutes heures même très matinales. 6H le week-end,
  • Les insultes tant des exploitants du manège que des jeunes et moins jeunes gens qui le fréquentent.
  • L’impossibilité de laisser sécher du linge suite à la poussière engendrée par les chevaux
  • La non accessibilité des jardins à titre de loisirs, nous ne sommes plus chez nous. Impossible de faire un barbecue ou même de manger dehors lorsque le temps le permet ( avec le sable qui vole et les gens qui lorgnent presque dans l’assiette ), également impossible de se parler raisonnablement à plus de deux mètres lorsque des leçons sont données tant cela crie et hurle
  • La chute du mur mitoyen sur le terrain que je viens d’acquérir suite à l’élévation de la parcelle 712e et le damage par les chevaux du sable.

 

 

 

 

Et c’est ainsi que les emmerdes arrivent

Cet après midi, un essaim s’est échappé de nos ruches rue de la Baille à Souvret. La météo capricieuse de ces dernières semaines nous a empêché de contrôler la fièvre d’essaimage.

Par respect pour les colonies nous n’ouvrons les ruches par temps froid ou par pluie.

Soyez gentils de visiter vos jardins, nous aimerions le récupérer. Les essaims primaires ne vont rarement à plus de 500 mètres. Pour nous contacter 071 45 29 63. Si des abeilles autres (elles n’ont de plaque d’immatriculation) vous dérangent et font comme une grappe sur une branche nous les récupérons également gratuitement.

Je tiens à préciser que nous avons les autorisations environnementales ainsi que le permis d’urbanisme pour nos ruches, nous sommes également apiculteurs diplômés ma compagne et moi et inscrit à l’AFSCA ; nous récoltons du miel et nous possédons des abeilles.

Le manège voisin a appelé la police ¨_° je ne vois pas comment elle va verbaliser un essaim, mais 5 minutes de nuisance en laissant passer des abeilles contre des années de nuisance contre les mouches et la poussière qui empêche même de laisser sécher dehors du linge là j’ai quand même un peu les boules. Lundi je vais me renseigner sur la légalité des agissements du manège.

Pourquoi ne pas utiliser la messagerie de votre fournisseur internet ?

Bonjour

Un article rapide, sur le danger des messageries via votre fournisseur Internet.

Mon fournisseur internet m’offre 5 adresses de messagerie finissant pas @monfournisseur.pays.

Ce service semble sympa mais que se passe t’il si je change de fournisseur ? Il se passe simplement que ma messagerie sera hors service.

Ouvrez vos comptes gratuits sur gmail ou autres services. Ainsi pas de mauvaises surprises.

Mars 2014 à faire dans nos ruches

Bonsoir, voici un petit chek-list de ce que nous devons faire maintenant dans nos ruches.

IMG_8153

– Nettoyer les fonds – pour les fonds en plastique, utiliser de la javel, pour les fond en bois, gratter et passer à la flamme. J’ai des fonds de réserves ainsi une manipulation par ruche et je peux nettoyer à l’aise à la maison.

Dés que nous avons trois jours de sortie des abeilles et qu’il fait 15°c et sans vent :

Visite de printemps 

– Observer l’activité des ruches au trou de vol, voir si les abeilles rentrent du pollen. Si les abeilles n’en rentrent pas c’est soit qu’il n’y a pas de couvain soit qu’il n’y a les ressources suffisantes.

– Ouvrir pour évaluer  :

° L’état de la colonie, évaluer la population, les ruches trops faibles seront réunies avec des fortes.

° L’état des réserves, au besoin nourrir au candi, pas de sirop encore.

° L’état de la ponte, cela vous permettra de juger de la reine et d’envisager de remplacer celles qui seraient déficientes.

° C’est le moment aussi  d’ajouter un premier cadre à construire entre le couvain et les réserves.Enfin je corrige quand il fera plus chaud la nuit pour préserver le couvain du froid. Donc il faut gratter le miel pour libérer de la place pour la ponte

° décider des actions futures, sur base de vos observations

Bonne saison apicole aux apiculteurs

Attention au miel du supermarché

J’ai invité ici comme rédactrice Tannina Taqbaylit. Je suis certain de son sérieux et de ses sources. Et je tiens à la remercier de partager ses connaissances ici.

 

Par contre je vous invite à vérifier la provenance de vos miels, surtout si vous l’achetez dans les grandes surfaces.

 

Si le miel acheté est d’origine CEE et hors CEE vous achetez du miel traité et falsifié, enfin c’est souvent le  cas contenant antibiotiques et autres substances toxiques.

Achetez votre miel auprès des apiculteurs locaux.

Pour les timbrés d’abeilles Timbres Belges de 1997

Avant toute chose, mes meilleurs vœux de santé et de bonheur pour cette année 2014, à vous et ceux que vous aimez.

Je viens de rédiger un article pour la revue « La Belgique Apicole » éditée par « L’Union des Fédérations d’Apiculture de Walonnie et de Bruxelles » mais je doute que vous ayez l’occasion de le lire. Je vous le partage donc ici.

Pour les timbrés d’abeilles

Timbres Belges de 1997

Apiculteur et donc passionné d’abeilles, je me suis lancé il y a près de 2 ans dans une collection philatélique ayant étonnamment pour thème les abeilles. Lors de la Fête de l’abeille qui eut lieu le 16 juin 2013 au Musée du miel de Lobbes, j’avais exposé des photos de ma collection – Je ne voulais risquer d’exposer mes précieux timbres. Le Président de notre union m’a proposé alors de rédiger des articles sur cette nouvelle passion.

Je vous propose donc un premier article sur une série de 6 timbres belges (les seuls ayant pour thème l’abeille) – je sais par contre qu’il existe un timbre belge de 1996 représentant « Bombus Terrestris » mais je ne le possède pas encore. 

 

 

Revenons à nos timbres sur les abeilles. Ils ont été émis le 30 aout 1997 à l’occasion du 35ème Congrès International d’Apiculture (Anvers, 1er au 6 septembre 1997). Ils sont basés sur des dessins d’André Buzin – voir son site : http://www.andrebuzin.be , peintre belge spécialisé en peinture animalière et florale qui illustra plusieurs timbres tant pour la poste Belge que zaïroise, rwandaise et mauritanienne.

Un livret des 6 timbres a été proposé à la vente, vous pourrez facilement vous le procurer en recherchant sur la toile via un site de vente sur enchères bien connu (attention, n’achetez pas le livret à plus de 5€ certains essayent de le vendre 20€ et plus).

Soir de Noël

Ce jour de réveillon, nous avons été avec Beate acheter des plantes. Une orchidée pour ma compagne, un arum pour l’anniversaire de ma maman et une rose de noël pour Beate qui a bientôt 4 ans. Voici quelques photos prises sur le vif, Beate jouait avec les rubans de l’emballage de SA fleur. IMG_6696 IMG_6697 IMG_6695 IMG_6694